Cheikh Anta DIOP, L’AFRICAIN DU SIÈCLE – (publié la 1ère fois en décembre 1999 dans Sud Quotidien)

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À l’heure où les faiseurs d’opinion de la toute puissante Amérique ont choisi pour l’Amérique (et implicitement pour le reste du monde) le scientifique Einstein comme étant la figure la plus marquante et la plus essentielle de ce grand siècle finissant, les Africains se doivent, eux aussi, d’exercer leur devoir de mémoire et de fidélité en désignant librement leur « Africain du siècle ».

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Si le choix pour les Américains a semblé pénible entre…Ghandi et Einstein, il le sera tout autant pour l’Afrique tant le choix est large parmi tous ces nombreux martyrs et héros de notre résistance à l’oppression et à l’humiliation intellectuelle ou politique. Ces héros étaient surtout remarquables dans leurs sacrifices pour un continent devenu le continent par excellence des espoirs étranglés, des rendez-vous manqués, des énergies dévoyées,  des générations hypothéquées et pour parler comme David Diop « des promesses mutilées ».


Ainsi contextualisé, tout observateur lucide des péripéties de l’Afrique dans ce siècle de lumière, d’avancées grandioses, mais aussi de tragédies massives et d’holocaustes, concèdera que l’Africain du siècle devra être un homme ou une femme qui, plus que tous les autres, s’est nettement distingué dans le combat pour restaurer et revitaliser la fibre morale de nos peuples. Une telle fibre, profondément malmenée par l’esclavage et le colonialisme, est absolument essentielle à tout acte de dignité et toute œuvre de renaissance. Cette fibre réparée devient alors le socle et la condition sine qua-non de ce que des intellectuels africains ont brillamment appelé « la reprise par les Africains de l’initiative historique ».


En effet, perdre « l’initiative historique » permet à l’autre de vous définir comme ne s’en sont pas privées du reste l’anthropologie et l’ethnologie occidentales. Perdre « l’initiative historique » rend opaque votre mémoire de vos origines, vous fait oublier et douter de vos succès du passé, vous paralyse et vous fait vaciller aujourd’hui et fatalement vous désarme pour demain. L’Africain  d’aujourd’hui souffre assurément de toutes ces conséquences de la perte de « l’initiative historique ». 


Parmi toutes les personnalités africaines de ce siècle (ceux « at home ou abroad » (en Afrique ou dans la Diaspora), selon la belle formule de Marcus Garvey): aussi bien ceux qui ont donné leur vie pour la Renaissance négro-africaine (Lumumba, Cabral, Malcom X, Martin Luther King Jr., Samora Machel, Boganda, Ruben Um Nyobe, Ernest Ouandié, Osandé Ofana, Josiah Tongogara, Steve Biko, Walter Rodney, Thomas Sankara…), que ceux qui ont consacré chaque seconde de leur vie au triomphe d’une Afrique forte, souveraine et réunifiée (Dubois, Garvey, Padmore, Nkrumah), que ceux qui ont accepté d’incarner jusqu’au martyre le profond sanglot de l’Afrique-mère (Nelson Mandela, Walter Sisulu, Diallo Telly), que ceux qui ont tenté d’incarner une certaine vision de l’Afrique (Senghor, Houphouet, Sékou Touré, Modibo Keita, Selassié, Kenyatta, Nyéréré), que ceux qui se sont distingués dans les tranchées du combat intellectuel et militant sans merci (Damas, Césaire, Lamine Senghor, Garan Kouyaté, Tovalou Quénum, Etienne Léro, David Diop, Alioune Diop, Fanon, Mamadou Dia, Abdoulaye Ly, Théophile Obenga…), que toutes ces femmes, symboles forts et attachants (Winnie Mandela, Aliin Sitoye Diatta, Gracia Machel, Mariéma Ba), un intellectuel panafricaniste, nationaliste africain radical, scientifique de stature mondiale nous a semblé se détacher nettement pour avoir le mieux symbolisé l’entreprise colossale de réconciliation des Africains avec l’initiative historique. Et il est, pour nos générations, notre « Africain du siècle ». Et il s’appelait Cheikh Anta Diop. 


Pr. Cheikh Anta Diop est indiscutablement un héros des peuples noirs et africains. L’année de ma naissance, vêtu de son seul courage et armé de sa redoutable puissance de frappe intellectuelle, il était devant son jury de la Sorbonne pour introduire la plus grande rupture épistémologique de ce siècle qui est la thèse sur l’antériorité des civilisations nègres et le caractère négro-africain de la civilisation égyptienne.  

Ni Einstein, ni Ghandi, ni à vrai dire Nelson Mandela (que je classerai sans réticence deuxième sur ma liste, ex-aequo avec Dr. Martin Luther King) n’ont accompli une œuvre aussi capitale à la reconquête -par la race noire et les peuples africains- de ce sens de la continuité historique et de cette conscience de l’urgence de la reprise de l’initiative historique. Si comme le prêche le frère Thabo Mbeki, le 21ème siècle sera le siècle de l’Afrique et donc de la Renaissance africaine, je n’ai aucun doute qu’il sera alors le siècle du triomphe intellectuel et politique de Cheikh Anta Diop.  


Que l’on revisite la liste proposée plus haut, qu’on l’amende à volonté, qu’on y ajoute ou retire des noms, je demanderai cependant à nos anciens, à nos ainés, à ma génération et à celle qui nous suit, en cas de désaccord, de nous proposer un autre membre de ce  groupe de prestigieux Africains (du continent ou de la diaspora). Un membre qui aura, plus que Cheikh Anta Diop, contribuer au réarmement moral des peuples noirs et africains par son combat titanesque de restauration de l’identité négro-africaine et de remise sur ses pieds d’une histoire de l’humanité, avant lui, habituée à marcher sur la tête à cause des falsifications que les vainqueurs du moment y avaient massivement introduites.


Ni les misérables salaires d’une université africaine, encore moins l’excuse d’un matériel de recherches inadapté ou désuet n’ont eu raison de la féroce volonté de Cheikh Anta Diop de revisiter et de contribuer aux différents corps des sciences humaines, sociales et exactes. Que ces thèses et  découvertes aient vieilli ça et là, ou exigent une urgente rénovation, interpelle au fond plus les Africains contemporains et ceux du siècle prochain que Cheikh Anta Diop à qui l’on peut appliquer sans hésiter le « Gacce Ngalama » des Wolof (« mission accomplie »). 


Si un Américain, interviewé dans les rues de New York a pu proposer que la thèse centrale de la théorie de la relativité d’Einstein c’est « qu’au fond tout est relatif », refusons de le suivre tout en acceptant à notre tour de « relativiser » le choix porté par les Américains sur Einstein, pour brandir notre Africain du siècle (et peut-être même carrément notre homme du siècle), le regretté et éminent professeur Cheikh Anta Diop: physicien, historien, linguiste, ethno-anthropologue, philosophe, politologue et soldat émérite de la cause noire et africaine.  


Et comme on veut nous contraindre à accepter que le 1er janvier 2000 n’inaugure pas la dernière année du 2ème millénaire, mais bien le début du troisième (alors que, en toute relativité, les Hindous ont eux célébré l’an 2000 il y’ a …500 ans et que les musulmans attendront 600 ans), déclarons le prochain siècle quel qu’en soit le repère: le siècle du triomphe des idées et des idéaux de Cheikh Anta Diop.

Pr. Diop est incontestablement « l’Africain du 20ème  siècle » qui nous a le plus armés pour les batailles et les victoires du siècle qui meurt et du siècle qui s’enfante laborieusement, sous nos yeux, dans la douleur et l’espoir d’un rendez-vous réussi avec la

Renaissance africaine. 

Dr. Cheikh Tidiane Gadio – ctgadio@yahoo.com / Décembre 1999

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