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CONTRIBUTION / L’affaire du voile islamique dans des écoles catholiques : des frictions identitaires à dépasser

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Habités par la volonté d’apaiser les tensions relatives au débat sur le port du voile islamique dans les établissements catholiques, le ministre de l’Education nationale et une délégation du clergé se sont rencontré ce mardi 14 mai. L’on ne peut que se féliciter de cette démarche visant à apaiser le trop-plein d’émotion et de passion auquel cette polémique a donné lieu depuis le 1er mai, suite à l’annonce d’une interdiction du port du voile islamique à l’Institution scolaire Sainte-Jeanne-d ’Arc.

C’est le lieu de se réjouir de la position d’ouverture de tous les acteurs mais aussi de féliciter l’Etat sénégalais qui a su non seulement rappeler l’ordre constitutionnel en rapport avec «notre laïcité» et son actualisation dans le milieu scolaire privé tout en œuvrant à trouver des plages d’interactions « souterraines » et sereines et aboutir ainsi à des compromis acceptables pour et par tous.

L’attente sociale est forte de voir nos gouvernants d’aujourd’hui ne pas faire moins bien que leurs devanciers qui ont fait du Sénégal, jusqu’ici, une société de pluralisme qui se démarque par son identité d’accommodement des valeurs religieuses différentes.

Les tensions comme lieux de passage du vivre ensemble

L’étalon de mesure de la bonne santé d’une société n’est pas toujours l’absence de conflit. Les conflits peuvent contribuer à l’enrichissement dans une société qui bâtit son vivre ensemble à travers une culture politique et sociale du dialogue. Le vivre ensemble harmonieux se construit en effet dans la coopération sociale pour ensemble dépasser les conflits à travers le dialogue. La sérénité, l’écoute des différents points de vue et le respect des uns et des autres doivent guider les interactions sociales.

La société au péril des angoisses

Ensuite, La sortie de crise qui se profile ne doit pas faire oublier les angoisses des uns et des autres, perceptibles à toute oreille attentive, dans le sous texte qui a travaillé toute cette polémique qui a duré deux semaines. Ce sous texte fait ressortir la confrontation de deux groupes religieux habités sous des formes différentes par une angoisse identitaire. « Angoisse », disons nous bien. Il ne nous semble pas exagéré en effet de lire dans la réaction des acteurs du débat l’expression d’« angoisses » liées au contexte international de peur suscité par le radicalisme islamique, d’abord.

Notre islam, africain, ne s’est-il pas trouvé bousculé dernièrement par des radicalisations ? Des cas de prétendants djihadistes n’ont-ils pas été annoncés au Sénégal ? Un procès fortement médiatisé de supposés terroristes ne s’est-il pas tenu récemment ? Ces faits n’ont-ils pas suscité des inquiétudes chez les Sénégalais de toutes les obédiences religieuses ? Même si nous vantons notre espace religieux de tolérance envié ailleurs, ainsi que la vigilance de nos forces de renseignement et de sécurité dans la prévention contre les dérives islamistes, il faut se rendre à l’évidence que des inquiétudes – réelles ou imaginaires- existent de toute part.

Ce que semblent nous dire certains de nos concitoyens, c’est en fin de compte : l’islam sénégalais continuera-t-il à être un islam d’ouverture et de tolérance ou risque-t-il soudainement d’être saisi par des convulsions qui ont fini par rendre d’autres pays africains instables ? « Angoisse », ensuite, chez de nombreux musulmans qui ont cru percevoir, avec les mesures d’interdiction du voile dans des établissements catholiques, que le cliché d’un islam conquérant, intolérant, relayé quotidiennement par les discours médiatiques et politiques internationaux, trouvait un écho au Sénégal.

Ces discours sur l’islam qui stigmatisent les musulmans en Occident produisent-ils également un impact dans la perception de l’islam chez les minorités religieuses qui vivent dans les pays majoritairement islamiques ? Le débat a montré que la frustration de certains musulmans sénégalais est de subir de l’islamophobie à l’interne, dans notre pays. Ils ont pu être offusqués dans cette affaire car ils ont sans doute pensé qu’il y avait un fossé entre ce que certains politiciens islamophobes de l’Occident tentent de faire croire et ce que dit la réalité du terrain du sénégalais où musulmans et chrétiens partagent depuis toujours le ngalax de Pâques, des mariages et des communions, la tabaski et Noel, des ethnonymes et des patronymes et même des cimetières.

Dans tous les cas, il est important d’atténuer les angoisses des uns et des autres en faisant de «notre laïcité à la sénégalaise» un bouclier. Notre laïcité qui ne manque pas de détracteurs, il est vrai. Mais c’est en nous tenant main dans la main, nous les catholiques et les musulmans -qui en sommes les adhérents que nous continuerons à faire d’elle un principe au service du vivre ensemble et de la liberté de croyance.

Interdire les interdictions ?

A présent que les contradictions semblent avoir trouvé une issue heureuse, nous ne reprendrons pas les remarques pour ou contre l’interdiction du voile déjà avancées dans d’autres réactions sur cette polémique. Nous voudrions simplement affirmer que l’interdiction du voile islamique doit toujours être un dernier recours et donc n’être mobilisée, à l’avenir, que si toute voie d’accommodement s’est avérée infructueuse.

L’interdiction ne peut être recevable que lorsqu’elle elle se base sur des motifs sérieux, établis, documentés, objectifs qui prouvent qu’il y a bien entrave au bon fonctionnement de l’institution, entrave dans la réalisation de la mission d’enseignement de l’institution, entrave au vivre ensemble harmonieux, entrave aux droits fondamentaux des individus.

L’interdiction ne peut aussi se concevoir sans tenir compte des droits acquis des individus, ce qu’ailleurs on appelle « la clause grand père ». On ne revient pas sur l’exercice d’un droit acquis sans disposer des raisons valables. Enfin, de si lourdes décisions ne devraient pas être annoncées sans une négociation préalable avec les parents d’élèves et le ministère de l’éducation.

L’éducation, sanctuaire contre l’intolérance

Le plus grand danger aurait été d’écouter les acteurs du débat qui, se référant à l’héritage culturel religieux dans lequel puise l’institution Sainte Jeanne d’Arc, ont prôné le retrait des enfants musulmans de cette école. Nos écoles, toutes nos écoles, qu’elles soient publiques, privées, catholiques, arabo-islamiques, devraient être des sanctuaires du vivre ensemble multi confessionnel et des espaces d’apprentissage de la reconnaissance et de l’accommodement des différences.

Le mot accommodement a ici son importance car aucun modèle de la laïcité ne devrait prétendre à imposer partout la primauté de l’identité religieuse d’une majorité.

Nous ne saurions conclure sans condamner les discours qui attisent la haine, entendus de part et d’autre, et qui sont à déplorer. Le Sénégal ne peut se permettre un antagonisme interconfessionnel, même mineur. Nous trahirions notre passé, eu égard à nos solides traditions de discernement et de bon sens. Nous ne rendrions pas crédit à l’héritage multi confessionnel, historique, politique, culturel et intellectuel que musulmans et catholiques sénégalais ont en partage.

Khadiyatoulah Fall, professeur titulaire, Université du Québec, Chicoutimi

Mouhamed Abdallah Ly, chargé de recherche, IFAN, Université Cheikh Anta Diop

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