300 000 Gassama

Deux beaux gestes, l’un spontané, l’autre calculé. Ce samedi 26 mai à Paris, Mamoudou Gassama, jeune malien sans papiers de 22 ans, n’a pas hésité à grimper à mains nues la façade d’un immeuble pour sauver la vie à un enfant de 4 ans suspendu dans le vide du balcon du 4ème étage d’un immeuble du 18ème arrondissement. Alors que l’émotion était à son paroxysme, il fut invité par le président français qui lui proposa une naturalisation et une intégration dans le corps des sapeurs-pompiers. Un parfait scénario pour un film à la Clint Eastwood ! Soit.

Quoique cette régularisation puisse susciter de l’admiration, elle est pourtant la fumée qui cache la face hideuse d’une politique d’immigration qui contraint à la clandestinité 300 000 autres Gassama et bloque des millions d’autres dans des pays tiers.

« Gazage » de migrants à Calais, inaction de l’Etat face à des nazillons qui s’improvisent police des frontières, expulsion de migrants, y compris les femmes enceintes… il ne se passe plus une semaine sans que les effets de la nouvelle politique migratoire ne se manifestent. Celle-ci a été récemment formalisée à travers la loi « asile et immigration » dont le principal objectif est d’accélérer les expulsions. Ainsi, le délai pour déposer une demande d’asile a été réduit de 120 à 90 jours alors que la durée maximale de rétention administrative est passée de 45 à 90 jours.

Peut-on en vouloir aux soutiens de ces réformes lorsqu’ils ne voyagent pas en classe économique à destination de l’Afrique pour vivre en live les conditions d’expulsion humiliantes de ces jeunes Africains qui pourtant ne sont pas si différents de Gassama. A titre d’exemple, le 15 février dernier, dans un vol de la compagnie aérienne nationale à destination de Conakry via Freetown, grande a été la surprise de tous les voyageurs de découvrir un jeune africain, dans la vingtaine, encagoulé, menotté et entouré de policiers installés à bord de l’avion, au beau milieu des autres voyageurs, dans le cadre d’une procédure d’expulsion. Sortez les mouchoirs. Et ce n’est pas la première fois, ni la dernière. C’est ainsi que se déroule les expulsions de migrants telle que l’envisage la nouvelle loi. Peine perdue, beaucoup reviennent.

Or, ce que nous rappelle l’histoire de Gassama, c’est tout simplement l’humanité de tous les migrants au grand dam de ceux qui font la distinction entre migrants et réfugiés, immigrés et expatriés, « français de souche » et français de x génération. C’est aussi le talent exceptionnel que possède chacune de ces personnes qui ont bravé tous les obstacles au péril de leur vie pour rejoindre l’Europe. En voyant Gassama grimper l’immeuble à main nue, on ne peut s’empêcher de penser à ces migrants escaladant les « grilles de la honte » à Melilla, enclave espagnole jouxtant le territoire marocain.

Au-delà du traitement de son cas spécifique, le geste de Gassama devrait amener l’Etat français à penser aux sorts des millions d’autres comme lui qui déambulent dans les rues de France, ou qui sont retenus dans des conditions abjectes en Lybie, en Turquie et j’en passe grâce au soutien financier de l’Europe. Il manquait au geste du président français des paroles fortes pour diluer le discours ambiant selon lequel les personnes en situation irrégulière seraient de trop et qu’il faille les expulser au plus vite et en grand nombre. Etre en situation irrégulière est plus un fait administratif qu’un choix personnel.

On ne le répètera jamais assez. L’immigration n’est pas le résultat d’une natalité trop forte en Afrique. Elle l’est davantage à cause des guerres, des dérèglements climatiques, et de la détérioration des conditions de vie. Dans la majeure partie des cas, ces causes sont de la responsabilité des pays d’accueil. Le cas de la guerre en Lybie avec ses conséquences sur la situation sécuritaire actuelle au Mali illustre bien la première cause. Ce n’est pas l’Afrique qui pollue la planète, et l’ouverture commerciale mal organisée est en bonne partie responsable de la détérioration des conditions de vie. Certes la mauvaise gouvernance de certains dirigeants africains est aussi en cause, mais elle est parfois entretenue par un soutien implicite étranger.

Par conséquent, toute politique migratoire dont le principal objectif est d’expulser les migrants ne fait que traiter les symptômes et non les causes. Il ne suffit pas non plus d’augmenter l’aide au développement, car le problème n’est pas que financier. Il faut avant tout changer radicalement la nature des relations entre l’Etat français et les Etats africains. Fini le copinage entre chefs d’Etats, fini le soutien aux régimes dont les populations n’en veulent plus. Place à une exigence de résultat et à un soutien aux institutions qui régissent la vie démocratique en Afrique. C’est ainsi qu’on aidera les millions d’autres Gassama qui ne demandent qu’à vivre avec les leurs, chez eux.

Avec L’afrique des idées

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