NOS DIRIGEANTS SAVENT-ILS COMMUNIQUER ?

À défaut d’avoir accordé à la communication sa place de choix dans leur mode de gouvernance, nos dirigeants d’hier et d’aujourd’hui en payent le prix – Déficit de culture générale ou négligence coupable ?

En moins d’une semaine, les deux têtes de gondole la scène politique, Idrissa Seck et Macky Sall nous ont « gratifiés » de deux bavures langagières, qui risquent de rester inscrites pour longtemps dans le Guiness des records de lapsus calami. En s’attaquant aux fondements de l’Islam (le Prophète Mouhamed PSL) et la Kabba, le président Rewmi a blessé plus d’un croyant, à l’intérieur comme à l’extérieur du Sénégal. Que vaudra sa repentance aux yeux de l’opinion ? Comment va-t- il s’en remettre ? Difficile à dire. Une chose est certaine, même, s’il faut regretter l’activisme des Docteurs de la foi si prompts à délivrer des certificats de conformité islamique ou à déqualifier les uns et les autres, il faut reconnaître que l’écart de langage du Président de Rewmi est gravissime.

Moins sensible, moins aussi poignante la sortie du Président Sall sur le dessert servis avec « faveur » aux tirailleurs Sénégalais du Sénégal a heurté nombre de citoyens des anciennes colonies françaises qui y voient l’expression d’une arrogance et d’un mépris culturel dont les Sénégalais serait coupables. Le président Sall peut-il avoir oublié le drame de Thiaroye qui a fait officieusement 300 morts, sénégalais, fusillés et abattus par l’armée française. Le seul tort de ces vaillants soldats, réclamer leur solde après de bons et loyaux services. Manifestement, nos dirigeants éprouvent de sérieuses difficultés à gérer leur  parole publique. Cette défaillance peut conduire, à des conséquences incalculables, contre leurs intérêts, mais aussi contre l’image de notre pays considéré jusqu’ici comme une figure de proue de la finesse et de la retenue. Dans un pays qui recèle d’orfèvres des mots, de la pensée nuancée et de sublimes rhéteurs, ces décalages verbaux  prennent une bien triste tournure.

L’histoire politique du Sénégal est ponctuée de bavures langagières dont les empreintes restent encore présentes dans les esprits. Ces écarts sont de degrés certes, divers. Ils n’ont pas épargné les chefs d’état, à l’exception de Léopold Senghor, dont les rapports avec la langue de Molière pouvaient le prémunir contre des lapsus parfois des plus grandes résonances. Non seulement, Senghor, avait une parfaite maîtrise de la langue française, mais il était bien armé de précautions oratoires suffisamment fortes pour lui servir de rempart contre ces errements. Et ce, même en s’exprimant dans la langue de Kocc Barma (wolof). Le poète président utilisait à bon escient l’expression écrite de façon quasi systématique, parce qu’il improvisait rarement. Et quand il lui arrivait de se livrer à un tel exercice, il s’entourait de toutes les prudences, sachant que les meilleures improvisations sont celles qu’on prépare.

La communication orale est d’une infinie délicatesse. Elle exige une bonne articulation (savoir se faire entendre), une réelle attractivité (savoir se faire écouter) et un effort pédagogique soutenu (savoir se faire comprendre). Il s’y ajoute l’intelligence des situations et le contexte ? Rien de ces qualités essentielles de cette boîte à outils du bon communicateur ne lui faisait défaut. De surcroît, son niveau de langue et ses subtilités oratoires faisaient mouche dans l’opinion. Il usait à merveille du burlesque, de la satire et de l’humour de bon aloi pour railler ses adversaires (Laye Ndiombor, dont il disait que la tête chauve ne pouvait supporter, des cheveux encore moins les problèmes de la nation.)

Ses successeurs manifestement ne sont pas du même acabit. Du moins dans le domaine de la communication. En commençant par son propre camp. Dès l’annonce de son départ de la tête de l’état, avant le terme de son mandat, en décembre 1980 son fidèle ami et président de l’assemblée nationale, Amadou Cissé Dia commet une grosse bourde, qu’il regrettera plus tard : « si Senghor s’en va, je m’en vais.» Pour lui tendre une salutaire perche, le nouveau président le gardera pendant deux ans au Perchoir de l’Hémicycle.

Abdou Diouf en prendra pour son grade, quand il déclara aux Sénégalais, en wolof « je suis votre père, (maay seen baay). Une sortie, ressentie par l’opinion, comme une injure collective. Nos compatriotes l’en moqueront pendant longtemps. Une traduction littérale du français au wolof donnait à l’assertion une autre tonalité. Diouf se distinguera en 1988, après un accueil houleux à jets de pierre à Thiès. De ses tripes, sortira ce cri du cœur, « cette jeunesse malsaine » que les jeunes se feront le point d’honneur de lui faire payer en trouvant recours chez Wade, devenu leur icône. Autre bourde à Mbour, en pleine campagne électorale et 2000, quand il lançait devant un auditoire interloqué à Tanor ; « je ferai pour  vous ce que Senghor a fait pour moi ». Alors OTD faisait figure de véritable repoussoir dans l’opinion, cette phrase hors sol contribua à lui faire perdre les élections présidentielles de 2000.

Dans le registre de soutien  à Tanor, Abdoul Khadre Cissokho ne s’en laissait pas conter. Sa fameuse allégation « maay baay fallou Tanor, je suis l’obligé de Tanor », lui restera collé à la peau jusqu’à la fin de sa carrière politique.

Après 2000, Wade crèvera moult fois le plafond des sorties de routes. Jusqu’ici, les bévues de nos dirigeants gardaient un cachet purement local, faciles à circonscrire dans nos limites frontalières. Pour la première fois, les dérapages passent au-delà quand le nouveau Président, annonce que sa visite en France avait pour objet d’armer le Sénégal face à voisins hostiles. Le Mali, la Gambie, la Mauritanie, la Guinée Bissau et la Guinée se dressent contre ce qu’ils considèrent  comme une déclaration d’hostilité voire de guerre. Il a fallu un trésor d’ingéniosité diplomatique de Cheikh Tidiane Gadio, son vaillant ministre des affaires étrangères, pour le tirer d’affaire et calmer le courroux de nos voisins devenus vigilants. Wade ne s’arrêta pas là. Piqué par on ne sait quelle mouche, il provoque le belliqueux chef de l’exécutif ivoirien Laurent Gbagbo, en jetant un vrai pavé dans la mare de nos relations séculaires avec la Côte d’Ivoire où vivent près 800 000  de nos compatriotes. Sans sourciller, il allègue que les burkinabè sont mieux traités en France qu’en Côte d’Ivoire. Furieux Gbagbo, porte la réplique en recevant, des dirigeants du MGFC qu’il arme et soutient.  Peu après, il frustre la communauté chrétienne du Sénégal en annonçant son indifférence aux cultes et services religieux. Le représentant de l’Eglise, lui oppose une polie mais cinglante réplique.

Sous Wade les bourdes étaient monnaie courante. La plus célèbre et sans doute la plus fatale c’est son fameux “wax waxeet”, l’expression d’un reniement innommable, historiquement daté et inscrit dans le marbre. Ses diverses parodies déclinées dans toutes les langues et tous les genres musicaux en ont fait le tube culte, digne d’un disque d’or. Il en est presque ainsi de ces fameux compliments à son fils Karim Wade aux cinq ministères « je dirai à ta mère que tu as bien travaillé ». Cette phrase est devenue presque un mantra, trempé dans toutes les sauces de l’humour caustique  ancré dans l’imagerie populaire. À défaut d’avoir accordé à la communication sa place de choix dans leur mode de gouvernance, nos dirigeants d’hier et d’aujourd’hui en payent le prix. Déficit de culture générale ou négligence coupable ? Qui sait ?

mndiaye@seneplus.com

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