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Aux origines du « Ndigueul » ou consigne de vote maraboutique

L’étranger qui arrive au Sénégal  pour la première fois   est naturellement  impressionné par la place qu’occupent les Marabouts dans la société. Il est en effet difficile  de rencontrer  un Sénégalais qui n’ait pas son marabout à qui il obéit presque aveuglément.

 

Leur pouvoir est tel, qu’il n’y a rien qui échappe à leur influence. Une influence qui  s’étend au-delà  de leur domaine de prédilection la religion, pour embrasser tous les sphères de la vie publique, y compris la politique.

Depuis 1914

Élections législatives de 1914 : Au Sénégal, siège de  la capitale (Saint Louis) de l’Afrique Occidentale Française  (AOF) créée en 1895, se sont tenues en 1914 des élections législatives  qui sont restées  à jamais dans la mémoire collective,  avec l’élection du premier député noir du continent Africain au palais Bourbon, siège de l’assemblée nationale Française : Blaise Diagne.

Une élection qui n’allait pas de soi. En effet  le candidat Blaise Diagne partait avec deux  énormes désavantages :

• La vie économique et  surtout politique de l’époque étaient sous l’emprise totale des métis et des Blancs. Le rôle des noirs était plus que marginal.

• Blaise Diagne  était un inconnu. Employé dans l’administration coloniale, il avait quitté le pays depuis 1892. Son premier poste fut le Dahomey.

Il bénéficiera cependant de la bénédiction et du soutien du vénéré Cheikh Ahmadou Bamba fondateur du MouridismeA l’issue du premier tour des élections  tenu  le 26 Avril 1914, Blaise Diagne arrive en tête avec 1910 voix contre 671 pour son concurrent le plus sérieux et député sortant, François Carpot.

Le deuxième tour  aura lieu le 10 Mai 1914. Blaise Diagne confirme sa victoire du premier tour en récoltant 2424 voix, contre 2249 pour Heimburger  et 472 pour François Carpot. 

La stupéfaction fut totale dans la colonie et l’onde  de choc de cette victoire inattendue se répercuta jusqu’à la Métropole où le ministre des Colonies  ahuri, demanda des explications.

Blaise Diagne venait d’entrer dans l’Histoire. Et les Marabouts dans la Politique.

C’est ainsi que certains  d’entre eux, aideront Blaise Diagne à recruter 77 000 Tirailleurs Sénégalais lors de la Première Guerre Mondiale 1914/ 1918, alors que George Clémenceau ne lui en demandait que 50 000.

 

Élections législatives de 1934 : Ngalandou Diouf, soutenu par Serigne Mouhamadou Moustapha Mbacké, premier Khalife Général des Mourides  et Serigne Cheikh Anta  Mbacké Borom Gawane, bat Lamine Gueye. Pour la petite histoire, c’est Serigne Cheikh Anta , Borom Guereum Ak Dereum en référence à sa fortune et sa fidélité à son frère et Guide Cheikh Bamba qui payera de sa poche la caution de Ngalandou Diouf.

Elections législatives de  1951 : Senghor qui avait quitté la Section Française de l’International Ouvrière  ( SFIO ) en 1948 après sa rupture avec Lamine Gueye pour créer le Bloc Démocratique Sénégalais ( BDS ) avec Mamadou Dia, fait face à ce même Lamine Gueye  aux législatives du 17 juin 1951.

 Lamine Gueye, le Musulman  est soutenu par les citadins des quatre communes : Gorée, Rufisque, Saint Louis et Dakar.

 Senghor le Chrétien  à la tête du BDS fait le choix des ruraux et des marabouts, surtout de Serigne Fallou Mbacké et de Serigne Babacar Sy , respectivement Khalife  Général des Mourides et des Tidianes dont le soutien sera décisif.

Le BDS remporte les législatives avec l’élection  de Senghor et de  son camarade de Parti, Abas Gueye, un syndicaliste de la Confédération Générale du Travail  ( CGT ), section Sénégal

Ces prouesses ont fini par imprégner l’inconscient Sénégalais  et les Marabouts sont devenus des faiseurs de roi. Leurs consignes de vote  sont ardemment convoitées par quiconque rêve d’un mandat  électif, du plus humble qui espère devenir maire, à ceux qui briguent le suffrage universel.  

Lorsque la crise éclata  en 1962 entre le Président Senghor et le Président du Conseil Mamadou Dia, les mêmes marabouts se rangeront  du coté de Senghor. Ce second  choix du Chrétien face à un musulman s’explique par des raisons d’affinité certes, mais aussi d’intérêts. Entre autres raisons de la brouille,Mamadou Dia voulait rompre avec la culture de l’arachide qui est une culture de rente imposée par le colonisateur Français. Il voulait mettre l’accent sur la culture vivrière afin de tendre vers l’autosuffisance alimentaire.

 Ce que Senghor, qui tenait à maintenir des relations amicales avec la France ne voulait pas entendre.

 Le choix des Marabouts qui étaient les plus grands producteurs d’ arachides dont ils tiraient l’ essentiel de leurs revenus s’ est rapidement fait.

Senghor finira par gagner son bras de fer avec Mamadou Dia et se fera élire Président aux élections du 1er décembre 1963 sous un régime Présidentiel fort qui concentrera  entre ses mains tous les pouvoirs. L’influence des marabouts  sur la vie politique,  ira ainsi crescendo  au fil des élections qui ont jalonné  l’histoire du Sénégal. 

Serigne Moustapha Saliou, fils de Serigne Saliou Mbacké, alors Khalife Général des Mourides  s’en vantera: « Si nous étions intéressés par le pouvoir, nous l’aurions exercé nous-mêmes, car c’est nous qui le donnons  »

En effet, si les marabouts n’exercent pas directement le pouvoir, ils contribuent fortement par  leur influence  sur les électeurs, au choix de celui qui  doit l’exercer.

Cependant,  ils ne l’influencent pas moins car leur  soutien  aux hommes politiques, n’a jamais été  désintéressé, même si en public, on adopte la langue de bois. Les tractations se font en coulisses, loin des yeux et des oreilles. 

Il faut dire que chez les Marabouts, l’amour des beautés éternelles n’édulcore en rien celui des biens temporels, et  le spirituel n’est souvent qu’ un raccourci  vers le materiel

Ce n’est pas un hasard d’ ailleurs si ce soutien va pour l’essentiel  au président en exercice, puisqu’il détient les cordons de la bourse.

En effet, en contrepartie des consignes de vote,  les Marabouts pèsent sur les grands travaux de l’ état en obtenant la construction de routes ou des travaux de désenclavement ou d’éclairage public de leur capitale religieuse, le financement de leurs cérémonies religieuses( Magal, Gamou…), des passeports diplomatiques dont ils sont très friands , des enveloppes ou malettes bien rembourrées, et bien d’autres services difficilement accessibles  au commun des mortels. 

Le président  Abdou Diouf arrivé au pouvoir en 1981, bénéficiera des réseaux maraboutiques de son mentor et prédécesseur  Senghor, notamment Touba et Tivaouane.

Sa complicité avec Serigne Abdoul Ahad Mbacké, le successeur  de Serigne Fallou à la tête  de la confrérie Mouride est connue.  Lors des élections présidentielles de 1988, Serigne Abdoul Ahad n’avait pas hésité à dire que celui qui ne vote pas pour Abdou Diouf aura trahi Serigne Touba, le fondateur du Mouridisme.

 

Patatras cependant  lors des élections présidentielles de l’an 2000.

Le président sortant  Abdou Diouf, soutenu par le Khalife Général des Tidianes Serigne Mansou Sy qui n’avait pas hésité à clamer très haut qu’ il gagnera dès le premier tour,  sera battu par son adversaire  et  chef de l’opposition Abdoulaye Wade, consacrant la première défaite des marabouts et la première alternance au Sénégal.

L’incapacité des autorités d’alors à répondre aux besoins d’une population de plus en plus pauvre, l’explosion  des médias privés et des nouvelles techniques de l’information et de la communication qui avait entrainé  une prise de conscience de  citoyens décidés à s’ approprier afin leur destin, et l’émergence  d’ une société civile encore balbutiante mais dynamique, venaient d’avoir raison de près d’un siècle de Ndigueuls et de consignes de vote  des Khalifes Généraux.

Depuis,  tous les Khalifes Généraux se sont abstenus d’intervenir directement  pour soutenir un candidat à l’occasion d’élections présidentielles.

Seuls quelques Marabouts de moindre importance tels Serigne Modou Kara et Béthio Thioune  s’y essayent encore.

Ils avaient promis en 2012 au président Abdoulaye Wade une réélection fulgurante. Il avait finalement était laminé par son adversaire Macky Sall.

Serigne Pape Malick Sy, porte-parole de Serigne Mbaye  Sy  Mansour, Khalife des Tidianes, le confessera :  » Serigne Cheikh Al Makhtoum  m’a dit que le temps des consignes de vote est révolu au Sénégal. »

Jusqu’ à ce que le nouveau Khalife Général des  Tidianes  décide de la ressusciter au profit du président Macky Sall, le 23 novembre 2017, à l’ occasion du Burde qui prélude au Gamou de la nuit du 30 novembre au 1eme décembre 2017 : « Vous ne demandez qu’un second mandat ? Vous n’en voulez pas un troisième ? Vous l’aurez ! Jamais un sans deux »

 

Serigne Mbacké Ndiaye

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