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Formation aux métiers de la santé au Sénégal: Le secteur est-il malade ?

La question de l’adéquation formation-emploi ou son contraire, l’inadéquation, est devenu un enjeu important au Sénégal. En effet, les perspectives d’emploi existent certes mais la main-d’œuvre de qualité se révèle rare. La Santé n’en fait pas exception. Malgré de nombreuses écoles de formation aux métiers de la santé, les malades, les médecins et parfois même les apprenants se plaignent du travail mené par le personnel médical et paramédical souvent à cause du manque de compétences.

 

L’extrême jeunesse de la population sénégalaise accroît le besoin d’une formation professionnelle adaptée aux emplois disponibles dans la Santé, alors que le manque de main d’œuvre qualifiée freine le développement et la bonne marche des structures sanitaires.

C’est la raison pour laquelle la problématique formation-emploi constitue un sujet important pour les autorités depuis 1990. C’est à partir de cette année que le gouvernement a lancé le Projet de développement des ressources humaines afin de solutionner le problème dû au manque de personnel de Santé. Dans cette lancée, l’Ecole Nationale de Développement Sanitaire et Social a été créée en vue de former un plus grand nombre de jeunes dans les métiers de la Santé.

Les résultats escomptés n’ont cependant pas eu lieu car le nombre de personnes en quête de soins médicaux ne cessent d’augmenter, vu la croissance de la population. Par exemple, pour les sages-femmes, les normes de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) indiquent qu’il faut au moins 6 sages-femmes pour 1 000 naissances vivantes afin d’assurer une couverture complète et une assistance de qualité.

Malgré les efforts déployés par le Gouvernement dans la lutte contre la mortalité maternelle et néonatale, le pays n’a qu’un ratio de 2 sages-femmes pour 1 000 naissances, soit un déficit de 66 % en 2015.

 

L’essor et la ruée vers les écoles de formation

Au Sénégal, les jeunes représentent +50% de la population et avoir un bon cursus de formation garantit, le plus souvent, l’insertion dans le marché du travail. Dans la Santé, les bacheliers, étudiants et autres professionnels cherchant à monter en compétences se tournent très souvent vers les écoles de formation privée.

Ces dernières poussent comme des champignons à travers le pays, depuis quelques années. En effet, le boom a commencé vers les années 2000. Entre 2004 et 2006, sept écoles privées de formation dans les métiers de la Santé ont vu le jour contre une dizaine en 15 ans durant la période précédente.

La question qui se pose, dès lors, est la suivante : est-ce que la formation proposée est de bonne qualité et en parfaite adéquation avec les exigences de l’emploi ?

A cet effet, Amy Dièye, Technicienne Supérieure en Analyses Biologiques juge que le personnel médical ou paramédical n’a pas toujours toutes les compétences pour réaliser les tâches qui lui sont assignées. « Souvent, il y a un décalage entre les compétences détenues par les personnes travaillant dans les structures sanitaires et celles requises dans les hôpitaux. Ce qui explique parfois l’inadéquation observée au sein des hôpitaux privés, cliniques et autres centres de santé entre la formation et la pratique. D’autre part, les qualifications formelles que possèdent les personnels de Santé ne sont pas le reflet parfait des compétences, ni de l’expérience qu’ils ont acquises durant la formation. On peut avoir des diplômes sans avoir de réelles compétences », a fait noter Amy Dièye.

Se prononçant sur le sujet, Dr Sidy Massar Gaye, Médecin chef du Samu Municipal et Directeur Administratif et Financier de l’Institut Africain de Santé Moderne (IASM) estime que « beaucoup de responsables d’établissements n’y ont vu que du business mais en aucun cas, une passion qu’ils auraient pu avoir pour la formation ».

Pour Dr Abdoulaye Diop, Médecin en chef à la clinique Nest, il y’a certes beaucoup d’écoles de formation en Santé, mais il espère que le ministère en charge délivre des autorisations pour leur ouverture. « Si on regarde le taux de réussite assez bas à l’examen national, on peut se poser des questions sur la qualité des enseignements dispensés parfois même si certaines écoles sortent nettement du lot chaque année », s’est interrogé Dr Diop.

En effet, le problème des autorisations d’ouverture d’écoles de formation en Santé pose souvent problème au Sénégal. D’ailleurs, en 2004, dans la volonté d’assainir le milieu, le ministère de la Santé avait rappelé, dans un communiqué, qu’il est le seul habilité à délivrer la reconnaissance légale pour les diplômes d’État.

Il avait d’ailleurs fait savoir, à cette époque, que seules deux écoles de formation privées sont reconnues au Sénégal. Il s’agit de l’école Monseigneur Dione de Thiès et l’Institut Santé Services de Dakar. Ainsi, leurs élèves sont aptes à se présenter aux examens sanctionnés par un diplôme d’Etat. Il s’agit du Diplôme d’Infirmier d’Etat, de celui de Sage-Femme d’Etat et de Technicien Supérieur en Biologie.

Malgré cette mise en garde, la floraison des écoles  privées de formation en Santé ne s’est pas arrêtée. Bien au contraire, aujourd’hui, il est possible d’en voir dans de nombreux quartiers à Dakar ou dans d’autres régions du pays.

D’ailleurs, en 2016, Mary Teuw Niane, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Formation professionnelle affirmait qu’au Sénégal, il y a environ 150 établissements privés qui ont été reconnus par l’Etat. « Le problème, c’est qu’il y a beaucoup d’écoles qui ouvrent frauduleusement, c’est par chance qu’on peut tomber dessus. Parce qu’on n’est pas censé savoir où ça a été ouvert exactement », a déploré le ministre.

Par malchance, certains jeunes tombent sur ces écoles de formation, ouvertes de manière frauduleuse. Pour ne pas faire face à ce type de situation, Amy Dieye avait choisi en 2014 de suivre ses études au sein de l’Ecole Supérieure Polytechnique malgré le fait qu’elle ait eu à bénéficier d’une bourse de formation dans un institut privé de la place. En effet selon elle, « l’insertion professionnelle est plus facile pour les jeunes diplômés lorsqu’ils ont un diplôme universitaire parce que les universités sont publiques, les enseignements y sont de qualité et à la sortie, nous accédons facilement au marché du travail ». Elle fait également savoir qu’après avoir effectué deux ans d’étude, elle a pu travailler au service de biochimie et d’anatomie pathologique à l’Hôpital Fann.

Germaine Aly Fall a, quant à elle, une lecture bien différente de celle d’Amy Dieye. En effet, suivant actuellement une formation pour devenir déléguée médicale, elle assure être très satisfaite des cours qu’elle reçoit au sein de son école, l’Institut de Formation aux Carrières de Santé (IFCS), situé à Mbao. « Au sein de notre école, la majorité de nos formateurs sont des médecins, l’école est reconnue par l’Etat et j’ai également remarqué que ceux qui en sortent ont facilement du travail. Certains travaillent dans les hôpitaux, d’autres au sein des ONG, donc je me dis que dès que j’aurai mon diplôme, je trouverai facilement un travail », confie-t-elle.

Même son de cloche chez Dr Sidy Massar Gaye qui fait savoir qu’au sein de l’IASM, l’enseignement donné aux apprenants est adéquat dans la mesure où « la disponibilité en qualité et quantité suffisante de ressources humaines, essentiellement composées de professionnels de la Santé. Les programmes d’études sont dispensés selon les normes internationales, les matériels et consommables sont disponibles pour la réalisation de travaux pratiques sont scrupuleusement acquis et respectés », explique-t-il.

D’ailleurs, pour Dr Abdoulaye Diop, le programme de formation en santé est identique, aussi bien dans le public que dans les écoles privées. « S’il y’a des différences, elles ne peuvent se situer que dans la qualité ou dans la pédagogie des cours reçus par les apprenants », a-t-il renseigné.

 

Insertion dans le marché de l’emploi

La quête d’un travail décent constitue aujourd’hui le problème majeur auquel font face de nombreux jeunes diplômés. C’est le cas d’Aida Ndiaye, ancienne étudiante de l’Institut de Santé de Mbour. Cette jeune femme est désespérée car elle a eu la malchance, à l’image de près de 600 sages-femmes, de se retrouver « laissée pour compte » par un nouveau système d’apprentissage, mis en œuvre par le ministère de la santé.

En effet, une réforme nouvelle dans l’enseignement de la Santé a été mise en œuvre depuis 2017. Il s’agit du système d’Approche par Compétence (APC), en opposition à l’Approche par Objectif (APO). Avec l’APC, l’étudiant n’a plus le droit de se présenter aux examens d’Etat après deux échecs.

A cela s’ajoute le fait qu’après trois années de formation, au lieu d’avoir une licence professionnelle en Santé comme c’était le cas avec l’APO, l’étudiant doit obligatoirement faire l’examen d’Etat et le réussir afin de pouvoir exercer son métier. A défaut, il ne pourra pas être intégré dans les hôpitaux, à moins d’être un assistant-infirmier.

Affectée par le nouveau système, Aida Ndiaye  s’est confiée à REUSSIR. «Ce qui me fait mal, c’est le fait de faire trois années de formation, d’y investir des millions et qu’à la fin, on vous dise que le seul papier que tu peux avoir est une attestation de fréquentation. Ce papier ne nous sert à rien, en plus de tout cela, on nous dit que nous n’avons pas eu assez de compétence avec le système APO et qu’il faut refaire trois années d’étude avec le système APC pour pouvoir prétendre à un vrai diplôme. C’est absurde ! Repayer des millions pour se former pendant trois années est juste impensable. Nous avons récemment fait une marche le 8 mars 2018 vers notre ministère de tutelle, mais jusqu’à présent, rien n’a changé. Je suis juste désespérée », a-t-elle lancé, avec découragement et désolation.

Au Sénégal, les écoles de formation mettent sur le marché du travail environ 300 sages-femmes par an qui peinent à trouver un emploi. « L’Etat est invité à recruter ces sages-femmes, dont plus de 2 500 environ sont au chômage », a défendu M. Bâ.

Toutefois pour Dr Abdoulaye Diop, le métier de la santé a ses spécificités et avoir un diplôme théorique ne suffit pas du tout pour pouvoir être une bonne infirmière ou une sage-femme, même si c’est la base obligatoire. «Une formation complémentaire est indispensable pour tout diplômé sortant. C’est d’ailleurs pour cela que des stages pratiques font partie de la formation en santé mais tous les étudiants n’ont pas la chance de faire un stage bien encadré» a-t-il fait savoir.

Dr  Sidy Massar Gaye ajoute que les enjeux liés à la formation aux métiers de la santé sont très importants aujourd’hui et ils résident essentiellement dans l’atteinte des Objectifs pour le Développement Durable (ODD), particulièrement l’ODD 3 qui concerne la Santé. Il s’agit de disposer d’un personnel de santé qualifié, en quantité et qualité suffisantes, de promouvoir la formation continue, de mettre à jour le contenu des programmes de formation, de renforcer l’approche santé publique, notamment en ce qui concerne l’épidémiologie, la planification et le suivi-évaluation  et d’introduire, durant la formation, les tenants et aboutissants des différents programmes tels que le Programme Elargi de Vaccination.

Il a aussi appelé les autorités étatiques à aider davantage les instituts privés de formation aux métiers de la Santé car, selon lui, «tous les instituts qui s’investissent dans la formation prennent  une partie des obligations d’un Etat».

 

Source : Maria Diop/reussirbusiness.com

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