G5 Sahel et Barkhane : L’impossible retrait des forces françaises du Sahel ?

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Le sommet du G5 Sahel à Ndjamena, au Tchad, s’achève ce mardi avec au coeur des discussions l’avenir de l’opération Barkhane. Le Sommet a pour objet une évaluation de la stratégie militaire décidée au Sommet de Pau il y a un an, au cours duquel la France avait décidé d’nvoyer 600 soldats supplémentaires au Sahel, portant ainsi les effectifs de la force Barkhane dans la région à 5.100 soldats.

Les Etats s’étaient également mis d’accord pour concentrer les efforts dans la zone dite « des trois frontières » entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Ces trois pays constituent l’épicentre de la lutte contre les groupes djihadistes au Sahel.

Outre la France et les 5 pays de l’organisation, le Tchad, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Mauritanie, le Ghana, le Soudan et les Emirats Arabes Unis ont également pris part aux discussions.

Malgré quelques victoires, comme la mort de plusieurs émirs dont le fondateur d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), Abdelmadek Droukdel, tué par les forces françaises en juin 2020, les attaques de djihadistes n’ont pas cessé.

L’année 2020 a été la plus meurtrière pour les civils depuis le début du conflit. La crise sécuritaire a provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes au Burkina Faso.

Au mois de janvier 2021, 51 militaires français ont péri en opération au Sahel depuis le déploiement de l’opération Serval 2013.

Un retrait de Barkhane est-il possible ?

L’opinion publique française est de plus en plus favorable à la fin à de l’intervention militaire au Mali, d’autant que sur place le un « sentiment antifrançais » croit dans le pays.

Cependant selon plusieurs analystes, un retrait pur et simple des troupes françaises paraît pour l’heure inenvisageable.

« Un retrait n’est pas du tout envisageable quelle que soit la pression et les critiques vis-à-vis de la présence française dans le Sahel mais par contre un réajustement de la présence française est plausible », selon Lemine Ould Mohamed Salem, journalite et auteur du livre L’Histoire secrète du Djihad.

Pour Ornella Moderan, cheffe de programme Sahel, à l’Institut d’études de sécurité (ISS) de Bamako, « il serait tout à fait prématuré d’envisager un retrait pur et simple pour l’instant ».

« Les autorités françaises ont mentionné la possibilité d’un ‘ajustement’ de la présence militaire dans le Sahel », précise la chercheure. Cela pourrait signifier le retrait des 600 militaires envoyés en renfort suite au Sommet de Pau en 2020.

« On pourrait envisager un changement de stratégie par exemple faire disparaître Barkhane et redéployer les troupes dans des unités intégrées au sein des forces locales, une réduction du nombre de militaires déployés, un renforcement des capacités de renseignement, le recours aux drones etc. », évoque Lemine Ould Mohamed Salem.

Récemment devant la presse, le chef des Renseignements extérieurs français évoquait le risque de l’extension de la menace djihadiste vers les pays du littoral du Golfe de Guinée, notamment la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Ghana et le Togo, une première pour Ornella Moderan.

Un signe qui pourrait préparer le terrain de l’opinion pour une réorientation de la stratégie et une réallocation des ressources vers une prise en compte de manière préventive les risques liés au développement de réseau d’extrémisme violent vers ces pays côtiers, d’après la chercheuse.

Un scénario que n’entrevoit pas dans l’immédiat Lemine Ould Mohamed Salem, notamment en raison du coût d’un déploiement militaire.

« Tout l’ensemble du dispositif miliaire français dans la sous-région contribue déjà de manière directe ou indirecte à l’opération Barkhane. Mais tant qu’il n’y a pas de menace réelle dans ces pays, je ne pense pas que les français disperseront les soldats engagés dans Barkhane dans la sous-région », estime le spécialiste.

Autre possibilité, la prise de relai par la force Takuba qui rassemble des forces spéciales de certains pays européens, dont l’Estonie, la Suède, la République Tchèque et l’Italie, hors du cadre de l’Union Européenne.

« Une réduction de l’empreinte militaire française devrait s’accompagner d’une montée en puissance de la force Takuba. Toutefois le scénario d’un passage de relai entre Barkhane et Takuba reste du registre du vœu pieux pour le moment », explique Ornella Moderan.

La force peine en effet à se mettre en place de manière effective et a rencontré plusieurs retards.

« Il n’y a pas une participation massive à cette force même si elle dispose du soutien politique de onze Etats au total », observe Niagale Bagayoko, Présidente de l’African Security Sector Network, interrogée par BBC Infos.

Les armées nationales des pays du G5 Sahel sont-elles assez outillées pour faire face seules à la menace djihadiste ?

En dépit des efforts de renforcement des capacités, de formation et d’équipement des armées nationales depuis le lancement de l’opération Serval, il y a huit ans, la situation sécuritaire reste préoccupante sur le terrain.

Les attaques djihadistes restent fréquentes et des militaires français ou maliens y perdent la vie. Le 3 février une attaque attribuée à des jihadistes a tué dix soldats maliens, dans la région de Mopti au centre du pays.

« Le stade où une sécurisation intégrale des territoires par les forces nationales seules n’est pas encore une attente réaliste », juge Ornella Moderan de l’ISS.

La préparation des forces armées de pays du Sahel varie d’un pays à l’autre avec deux maillons faibles selon les analystes : le Mali et le Burkina Faso.

Ces armées sont minées par des faiblesses structurelles que les programmes d’aide centrés sur la formation et l’équipement ne sont pas parvenus à résoudre.

« Ce qui n’a pas été suffisamment pris en compte ce sont les questions de gouvernance du secteur de la sécurité dans son ensemble, de transparence, de rationalisation du format des forces nationales face à la montée de cette crise, les questions de gestion interne, de processus de recrutement ou de promotion interne, de transparence dans la gestions des moyens … », explique la cheffe de programme Sahel.

Cependant Lemine Ould Mohamed Salem constate un léger mieux au sein des troupes du Mali et du Burkina Faso.

« Depuis l’année dernière, il y a eu une accélération de la formation et de la mise à niveau de certaines armées notamment les armées malienne et burkinabè à l’issue du Sommet de Pau. Ces derniers mois, on observe une montée en puissance de ces deux armées ».

La voie de la négociation, jusque là tabou, commence également à être envisagée comme alternative à la solution militaire, rappelle l’analyste.

Un fait observé également par Niagale Bagayoko.

« C’est une solution mise en avant par les acteurs sahéliens eux-mêmes, aussi bien les autorités des Etats que les sociétés civiles, ainsi que les autorités locales coutumières ou religieuses ».

Un soldat français de l’opération Barkhane tient un détecteur d’IED (engins explosifs improvisés) dans le nord du Burkina Faso le 12 novembre 2019.

Pourquoi les français sont-ils intervenus au Sahel ?

L’opération Serval avait été lancée le 11 janvier 2013 pour stopper la progression des groupes rebelles armés du nord vers la capitale du Mali et soutenir les troupes maliennes. Elle avait mobilisé 1.700 militaires français.

« L’armée malienne a été surprise en 2012 par une insurrection qu’elle n’avait pas vu venir, massive et foudroyante », rappelle Lemine Ould Mohamed Salem.

Le 1er août 2014 l’opération militaire baptisée Barkhane, lancée par la France avec la collaboration de cinq pays du Sahel (le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad), remplace Serval.

Cette opération démarre avec 3.000 soldats français engagés sur le terrain pour faire du « contre-terrorisme ».

Huit ans plus tard, Barkhane se poursuit encore avec 5.100 soldats français toujours engagés au Sahel.

« Le fait que l’intervention ait été nécessaire ne fait pas vraiment de doute quand on se rappelle les circonstances dans lesquelles elle a été lancée en janvier 2013, cela dit la situation a beaucoup évolué », pointe Ornella Moderan.

Pour la spécialiste du Sahel, une continuité du soutien international demeure un besoin mais la question se pose de savoir sous quelle forme : assistance militaire ou autre chose à réinventer.

Les conclusions du Sommet de Ndjamena permettront sans doute de lire l’avenir de Barkhane.

Source BBC

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