Démocratie : Le Sénégal est-il toujours un modèle ?

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Pour n’avoir pas connu de coup d’état militaire depuis son indépendance en 1960 jusqu’à nos jours, le Sénégal est souvent cité comme un « modèle démocratique » en Afrique, terre où les coups de force, tels un signe indien, constituent depuis toujours une plaie béante, qui tarde à se refermer.

.  Le mot « démocratie » : On peut comprendre cette forme « d’éloge » exprimé à l’endroit de ce pays d’Afrique de l’Ouest, si l’on prend en considération la définition du mot « démocratie », qui, littéralement, signifie « le pouvoir du peuple » en référence à son étymologie grecque demos = peuple et cratos = pouvoir. Abraham Lincoln, ancien président des Etats-Unis, donna au terme une compréhension beaucoup plus large et pratique au moyen de la célèbre périphrase de « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Dans un système démocratique, le pouvoir appartient, indubitablement, au peuple et est exercé par lui. Ce dernier élit ou congédie ses dirigeants et représentants, dont le mandat s’exerce dans le « strict » respect de ses intérêts.

Le cas du Sénégal : Est-ce que ce bel éloge rendu au Sénégal prend réellement en compte ces aspects

démocratiques fondamentaux ? Sur le papier, l’on serait tenté de répondre par l’affirmative. Cependant que voilà : Dans les faits, quel que soit le bout par lequel on prend  le prétendu « modèle démocratique sénégalais », il en ressort une véritable aberration, voire un abus de langage caractérisé. Les plans politique et économique sont des indicateurs on ne peut plus éloquents pour jeter la lumière sur la gestion à la petite semaine de ce pays pourtant pacifique mais victime d’une révoltante incurie de ses dirigeants depuis son accession à la souveraineté internationale. Des élections tenues à échéance régulière et jugées « crédibles » et « acceptables » malgré quelques « faits  isolés  à déplorer » qui ne « sauraient entacher « la régularité » du scrutin, confèrent un visa de légitimité aux élus lors de ces joutes. L’opposition a beau crier au scandale, la « communauté internationale » prend fait et cause pour le nouvel élu, le nouveau président jugé « fréquentable », celui qui saura sauvegarder les intérêts des puissants qu’ils soient des institutions ou des Etats.

Le pilier politique de la démocratie : La démocratie s’appuie d’abord et avant tout sur le pilier de la politique qui en constitue un baromètre non négligeable en Afrique et dans les pays en développement. C’est à travers le miroir, parfois déformant, des élections tenues, que l’on doit considérer l’assimilation du continent noir des « vertus occidentales ».

Le pilier économique de la démocratie : En ce qui concerne le volet économique, c’est-à-dire la démocratie économique, laquelle entrevoit une répartition équitable de la richesse nationale au grand bonheur de tous les citoyens égaux en droits et en devoirs, l’Afrique se pare, toute honte bue, du bonnet d’âne, car il n’y a pas un continent où les dirigeants, à la limite cyniques, gèrent, sans scrupules, les deniers publics comme un patrimoine personnel, dont on dispose à sa guise.

  • Démocratie politique et économique : En un moment le débat sur la relation entre démocratie économique et démocratie politique a porté l’attention sur le Rwanda, où paradoxalement l’on note une véritable embellie économique et un système politique peu ouvert, d’aucuns diront despotique, qui relègue certains droits fondamentaux de l’homme au second plan. La démocratie économique et la démocratie  politique seraient-elles antinomiques ? Voilà une question qui devrait interpeller les dirigeants africains.
  • Le Sénégal et la « démocratie en trompe-l’œil » : Le Sénégal, l’objet de la présente analyse, n’en demeure pas moins une pièce du puzzle, qui cumule une démocratie économique et politique en trompe-l’œil. Il n’est pas besoin d’être spécialiste en économie ou analyste politique pour arriver à cette conclusion. En effet, dans son ouvrage « De l’indépendance à l’émergence : leurres et lueurs » paru en 2016, Rawane Diop nous livre un jugement sans concessions sur cette situation désastreuse que le peuple sénégalais vit depuis belle lurette : « Cinquante-quatre ans (1960-2016) ans de galère, de misère sociale, de dérive économique, de reniement culturel, de tergiversation, de gestion nébuleuse des deniers publics; cinquante-quatre ans de précarisation, de gaspillage et d’hypothèque des ressources minières et halieutiques, cinquante-quatre ans à tourner en rond ivres de nos propres faiblesses, lacunes ou insuffisances ; cinquante-quatre ans d’immobilisme et d’irresponsabilité, rien que de la frustration, des attentes longues, vaines et difficiles, de la résignation. Rien ou presque n’a bougé, même le temps semble figé »
  • Dire la vérité : On ne peut mieux dire. Pour une meilleure compréhension des faits relatés, il importe de traiter la situation sus-évoquée sur les plans économique et politique. Cela aussi pour donner la véritable image que le Sénégal renvoie à la face du monde, même si elle est très souvent tronquée voire passée sous silence par les grands médias internationaux qui se couvrent du manteau de la non-ingérence dans les «affaires intérieures » d’un pays tiers ou de vouloir préserver leurs propres intérêts ou ceux de leurs pays. Quant à la majorité des médias nationaux, inutile de se faire des illusions : la presse locale, hormis quelques rares exceptions, a la « plume liée, délibérément bâillonnée» parce qu’ayant reçu, des différents régimes en place, des avantages en espèces sonnantes et trébuchantes, des exonérations fiscales ou d’autres dessus pour dénoncer sans fard leurs travers. On ne parle pas quand on a la bouche pleine. Ce texte est une manière pour nous de dénoncer le comportement de nos dirigeants, de répondre à l’appel de Hessel : Indignez-vous ! Orwell affirme : « en ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ».
  • La lumière sur la réalité des faits : Au regard de cette situation calamiteuse où les deux droits fondamentaux liés à une gestion équitable des deniers publics pour le compte du citoyen, ainsi qu’à une liberté d’expression et de pensée politiques,  nous prêterons notre attention à des compatriotes libres penseurs, des consciences morales qui connaissent le pays de l’intérieur, afin de jeter la lumière sur la réalité des faits.

Démocratie au Sénégal : Sur le plan économique

A la lumière d’ouvrages de journalistes d’investigations, de simples citoyens ou d’observateurs politiques épris de justice sociale, nous essaieront de donner un aperçu sur la dure réalité que Diop évoque ci-dessus.  Comme son ouvrage susmentionné, beaucoup d’autres titres ont fait florès malgré les accès morbides de la censure. Certains remontant l’histoire du pays de l’indépendance à nos jours, d’autres prenant pour point de repère le début du 21ème siècle, ces essais dressent des portraits peu flatteurs sur la gestion du pays. Parmi quelques auteurs représentatifs[1], il faut citer Abdou Latif Coulibaly[2], un ancien journaliste d’investigations.

. Abdoulaye Wade et « le partage du gateau » : Des ouvrages[3] au vitriol contre le régime  d’Abdoulaye Wade intervenu en 2000, ont ajouté un cran à sa célébrité en devenant la bête noire de ce président tard arrivé au pouvoir. Le règne du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) d’obédience libérale, qui présida aux destinées du Sénégal de 2000 à 2012, en a vu de toutes les couleurs d’un journaliste conscient de son degré de nuisance, n’hésitant pas à fourrer le nez dans tous les dossiers sensibles de l’Etat. Dos au mur, le régime du sopi (changement en wolof, langue véhiculaire sénégalaise) fut accusé, sans jamais se défendre, de tous les maux : scandales financiers à travers des dépenses somptuaires de l’Etat, une corruption érigée en règle, prévarication et détournements de deniers publics, surfacturations dans des marchés de gré à gré aux profits de pontes de la République devenus du jour au lendemain des milliardaires fabriqués de toutes pièces, tout droit sortis de l’usine libérale. La liste n’est qu’indicative et non exhaustive. Le maitre mot était le « partage du gâteau » après de longues années de galère et de privations.

  • Des ministres au CV quasiment vide : Wade a brillé en nommant des ministres au CV quasiment vide, n’ayant aucune compétence avérée pour occuper le poste à eux confié, si ce n’est explorer les voies et techniques de détournements de fonds publics. Il fallait vite s’enrichir,  car la fonction et la nomination politiques ou plutôt politiciennes sont éphémères et du coup ingrates, en particulier avec un Wade lunatique. Sous ce président mégalomane, imbu de sa personne, les sénégalais s’étaient rendus compte que l’expression anglaise  « the right man at the right place » n’était qu’un slogan. Peu importait au Président, au maitre de céans que son entourage ait les compétences requises, dès lors qu’il était « l’africain le plus diplômé du Caire (Egypte) au Cap (Afrique du Sud) ». Douze années de pouvoir à « ignorer les souffrances du peuple », douze années de regrets et de jérémiades interminables qui semblaient durer ad vitam aeternam.
  • Les travaux de Mody Niang : Véritable encyclopédie, les ouvrages de Latif sont d’un apport inestimable pour comprendre les douze années de règne d’une gestion dilettante incarnée par Wade et son clan à qui Mody Niang a également consacré une belle réflexion d’indignation. Toutefois, il ne s’est pas limité à la présidence du troisième président sénégalais.
  • Senghor – « De l’économie, il n’en était jamais question » : L’infatigable Mody Niang[4], ancien inspecteur de l’éducation à la retraite a pris sa plume acerbe pour dénoncer les travers des régimes successifs au pouvoir au pays de Léopold Sédar Senghor. L’homme de lettres Senghor, « père de l’indépendance nationale » s’est plus préoccupé de l’édification et de la consolidation d’une jeune nation et de la « défense de la négritude, les valeurs de civilisation noires », prenant plus goût aux colloques d’ordre culturel qu’aux fora économiques. Diop affirme à ce propos « De l’économie, il n’en était jamais question ; l’entreprise, la croissance, l’emploi, les perspectives économiques ne l’interpelaient pas. Le champion de la culture était un nain politique ».
  • Abdou Diouf et les programmes d’ajustements structurels : Son successeur Abdou Diouf et par ailleurs ancien premier ministre qu’il a adoubé et « offert la présidence » par une modification taillée sur mesure de l’article 35 de la constitution, a, quant à lui, «poussé le cynisme jusqu’à affamer son peuple » en passant sous les fourches caudines des Institutions de Bretton Woods – la Banque Mondiale et le Fonds monétaire International. Sur fond de programmes d’ajustements structurels dictés par une conjoncture défavorable (sécheresse, détérioration des termes de l’échange, la dévaluation du Franc CFA), le deuxième président du Sénégal de 1981 à 2000 « appliqua un remède de cheval » à la situation de crise économique interne. Le programme des départs volontaires à la retraite fut lancé ; au même moment l’Etat effectuait des coupes salariales aux fonctionnaires et privatisait des entreprises nationales. La coupe était déjà pleine. Crapahuté de Charybde en Scylla, jusqu’aux hauteurs de la roche tarpéienne le peuple sénégalais devait boire le calice jusqu’à la lie. Ce peuple a souffert le martyr, se démenait comme un beau diable pour sortir du gouffre, tandis que la classe dirigeante se la coulait douce dans sa tour d’ivoire, jouant, en mal de résultats probants, sur des chiffres « fabriqués » pour justifier leur politique de développement.
  • L’impéritie du président : S’il a plutôt été « tendre » avec le règne quarantenaire des socialistes (1960-2000), Niang essayiste prolifique, déploya, au contraire, des griffes acérées contre le régime libéral qu’il connait de l’intérieur et en particulier sa figure tutélaire, Abdoulaye Wade pour revenir à lui. Des pamphlets[5] il en a dressé contre ce régime qu’il a voué aux gémonies jusque dans ses derniers retranchements, en dénonçant vigoureusement l’impéritie, la cupidité, le reniement et l’irresponsabilité du président et de son entourage comme toujours.
  • Le Sénégal lors des indépendances bénéficiait de meilleurs indicateurs économiques que et la Corée du Sud : Par ailleurs, Rawane Diop trouve, de toute évidence, sa place dans la liste de ces citoyens, lanceurs d’alerte et contempteurs des errements insoutenables de ces hommes et femmes élus ou nommés à des postes de responsabilité dans notre pays. L’ancien enseignant et contrôleur au trésor public au ministère des finances ne peut pas comprendre la situation économique actuelle du Sénégal, qui bénéficiait, pourtant  à son accession à l’indépendance, des mêmes ou légèrement de meilleurs indicateurs économiques que la Corée du Sud. A en juger aux performances actuelles des deux pays, ou simplement de leur situation, l’on tomberait dans le ridicule en osant une quelconque comparaison, si ce n’est que la Corée du Sud a accordé une aide au Sénégal pour son programme de… Tout cela relayé avec fanfare à la télévision nationale comme si l’on exhibait un trophée de guerre !
  • Le cercle des « mal-pensants » : Il est à croire que la mauvaise gouvernance, la gabegie, le reniement de soi et de ses engagements constituent la marque de fabrique intrinsèque des dirigeants sénégalais, qui, à tout bout de champ, se gargarisent de ce « modèle démocratique » que représenterait le Sénégal. «Le sort de la République est comparable à celui des filles de Danaos qui, ayant tué leurs époux pendant leur nuit de noces, furent condamnées à remplir de l’eau du Tartare, des tonneaux sans fond » Diop. Avec deux ouvrages[6] phares sur le Sénégal, Diop signe son entrée dans ce cercle des « mal-pensants ».
  • « Maa wakhone, wakheet – je l’avais dit, maintenant je me dédis» : L’analyse de Diop qui n’épargne pas les trois régimes, se concentre davantage sur celui de Macky Sall, l’homme qui s’est fait élire sur la base d’un véritable « contrat social » porteur d’espoirs de tout un peuple. Le peuple sénégalais en avait tellement assez du « complot ourdi » contre lui depuis des lustres et en particulier du régime libéral. Pour la petite parenthèse,  tout le monde ou presque s’accordait à dire que  n’importe quel candidat face à Abdoulaye Wade allait le battre à plates coutures au soir du 25 mars 2012. Ce candidat fut Macky Sall. Abdoulaye Wade paya cash son cynisme révoltant en osant affirmer sans remords aucun que : « Les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient », « Maa wakhone, wakheet – je l’avais dit, maintenant je me dédis». Sur quelle(s) base(s) peut-on élire un candidat si ce n’est en considération de son programme, de ses promesses de campagne ?
  • Macky Sall n’en fera pas moins que son maitre : Pourtant, le peuple n’allait pas tarder à déchanter, à cesser de voir en cet homme, disciple et fils spirituel d’Abdoulaye Wade, le « libérateur » tant attendu. Macky Sall n’en fera pas moins que le maitre. Kant affirme qu’on reste toujours élève en ne dépassant pas son maitre. L’élève dépassa certes son maitre, mais en mal. L’accession à la magistrature suprême  de l’ancien ministre de l’intérieur et premier ministre d’Abdoulaye Wade a mis au grand jour une gestion scabreuse de la res publica, de la chose publique sur le plan économique. D’une « gestion sobre et vertueuse » qu’il prônait lors de sa campagne présidentielle, le Sénégal n’en a retenu qu’une « gestion sombre, vicieuse et dispendieuse de nos maigres ressources publiques». On a l’impression que des aventuriers, des profiteurs de tout acabit sont au sommet de l’Etat, qui, non satisfaits de piller et de dépecer le Sénégal à leur profit, l’ont vendu au plus offrant, à la France. Nous y reviendrons dans nos prochaines analyses.
  • La gabegie du Régime Macky Sall : Avec Macky Sall, nous nous sommes, davantage que sous le magistère de Gorgui (le Vieux en wolof en référence à Abdoulaye Wade), habitués à des scandales financiers d’une ampleur incroyable dans les contrats miniers, pétroliers et gaziers signés sur le dos du peuple, mais au profit d’une bande d’amis, de proches, de militants de parti politique, de pays partenaires… Il s’y ajoute de véritables trafics d’engrais de semences au ministère de l’agriculture, des « deals » sur la confection de cartes d’identité biométriques à coup de milliards au ministère de l’intérieur, des marchés de gré à gré dans les travaux publics de l’Etat où des sociétés-écran, des sociétés d’amis du couple Faye-Sall (Macky Sall / Marième Faye) subitement nées, raflent la mise. Des agences de contrôle de gestion des deniers publics créées ou réhabilitées en un tournemain par Macky Sall enfantent péniblement et laborieusement des rapports, qui mettent à nu les libéralités constatés dans les services publics. Malheureusement ces   rapports finissent « sous le coude » de celui qui avait juré devant Dieu et le peuple sénégalais de « ne protéger personne » qui serait épinglé dans la gestion de son département. La nauséabonde gouvernance meurtrie de Macky Sall fera l’objet d’autres analyses.
  • Le Sénégal n’est guère mieux loti : En résumé, le Sénégal est victime du comportement indélicat de ses dirigeants depuis l’indépendance en 1960. Le constat sur le plan économique, disons en matière de démocratie économique est sans appel : chaque régime qui survient, s’établit à son compte, se révèle pire que le précédent. Qu’en est-il sur le plan politique ? Sous cet angle, le Sénégal n’est guère mieux loti comme prétendument véhiculé à tort et à travers.

Le modèle démocratique à l’épreuve de la vie  politique au Sénégal

Le président nouvellement élu se préoccupe dès le soir de sa « victoire » d’un deuxième mandat. Pour ce faire, il remet en cause la constitution nationale ainsi que le fichier électoral qui l’a pourtant porté à la magistrature suprême. Abdoulaye Wade tout comme Macky Sall ont chacun « sa » constitution et « son » fichier électoral taillés sur mesure. A lui seul Abdoulaye aurait modifié seize fois la constitution ! Un nombre hallucinant.

  • Le fichier électoral : En ce qui concerne le dernier point relatif au fichier électoral, chacun à lancé un vaste programme de confection de cartes d’identité nationale  pour avoir la haute main sur le « nerf de la guerre ». Quand on a le contrôle sur le nombre des électeurs, sur la cartographie électorale, sur la répartition des voix sur le territoire national, on peut alors échafauder des plans pour tranquillement préparer les prochaines élections. Senghor et Abdou Diouf n’avaient aucunement besoin de retoucher la constitution et le fichier électoral national qu’ils contrôlaient.
  • La réduction de l’opposition à sa « plus simple expression » : Les ors et lambris du palais rendant fou, le pouvoir en place ne recule devant rien pour réduire l’opposition à sa « plus simple expression ». Des moyens peu orthodoxes montrent le chemin à suivre : une chasse aux sorcières ciblée, des chausse-trapes de tout genre, des procès arbitraires, l’achat de conscience, le chantage pour la transhumance[7] d’anciens collaborateurs du défunt régime vers le parti élu. Aucune pratique n’est jugée abjecte pour s’éterniser au pouvoir. Le Sénégal a toujours évolué dans ce cercle vicieux que l’on veut cacher. Pour un oui ou un non les opposants des différents régimes successifs se retrouvaient en prison.
  • Senghor et Mamadou Dia : L’ancien chef de gouvernement de Senghor, Mamadou Dia, responsable de la politique économique du pays, croupit durant plus d’une décennie (1963-1976) derrière les barreaux, pour « avoir fomenté un coup d’Etat », que beaucoup de témoignages de personnes ayant mené de près ou de loin le procès, considèrent récemment comme « une pure fabulation ». Oui, le pouvoir judiciaire s’est rendu poings et mains liés au pouvoir exécutif, lui obéissant au doigt et à l’œil.
  • Abdou Diouf et Abdoulaye Wade : Créé de toutes pièces sur le plan politique par Senghor, Abdou Diouf lui resta fidèle en s’en prenant à son challenger de tous les temps : Abdoulaye Wade. Ce dernier goûta aux affres de la prison pour « avoir commandité » le meurtre du président du Conseil constitutionnel, Maitre Babacar Sèye, au lendemain de l’élection présidentielle de 1993.
  • Abdoulaye Wade et Idrissa Seck : Pourtant, l’histoire ne fera que se répéter. Le pouvoir corrompt et rend fou, absolument fou. Président, Abdoulaye Wade mit fin au compagnonnage avec son ancien bras droit, qui, grisé par le pouvoir, osa lorgner le fauteuil du prince. Il commit un crime de lèse-majesté en « volant haut comme Icare ». Le maitre de céans lui brisa les ailes en l’envoyant au « goulag » pour une rééducation. Depuis lors, Idrissa Seck, « le plus malin des sénégalais » peine à remonter la pente politique.
  • Macky Sall et Khalifa Sall : La palme de l’excellence revient à Macky Sall pour leur avoir emboité le pas sans autre forme de procès. Emprisonner un opposant en Afrique, au Sénégal est certes un fait banal, mais la manière dont cette opération a été exécutée par celui qui redoutait un séjour carcéral comme la peste, réduisit tous les sénégalais à quia. Khalifa Sall, ancien maire de Dakar, dont le parti, le Parti Socialiste (PS) est membre de la Coalition Benno Bokk Yaakaar au pouvoir depuis 2012 qui porta Macky Sall au pouvoir, paya les frais de son insubordination au comité directeur de son parti, lequel avait décidé de rallier la cause du président sortant à se représenter à l’élection présidentielle de 2019. C’était la première fois que le Parti Socialiste ne concourrait pas à un tel rendez-vous depuis sa création par Senghor. Sérieux candidat au regard de sa stature et carrure sur l’échiquier politique dakarois, Khalifa fut accusé de détournements de fonds publics à hauteur de 1,8 milliard de francs CFA via la caisse d’avance de sa mairie.
  • « Le rouleau compresseur » : Avec une élection présidentielle imminente, la machine judiciaire fut rapidement mise en branle, roulant à tombeaux ouverts. Première vitesse : la levée immédiate et sans conditions de l’immunité parlementaire du député socialiste. S’ensuit un procès qui battit tous les records en matière de diligence dans les annales judiciaires sénégalaises. Il fallait coûte que coûte condamner un opposant embusqué, avec qui il ne fallait aucunement prendre de risques. Malgré les vices de forme manifestes de la procédure – non-respect du droit de l’accusé d’être assisté de son avocat durant sa première audition, d’ailleurs ce manquement fut condamné par la Cour de justice de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), la sentence définitive tomba, tel un couperet: Khalifa fut condamné à une peine de cinq ans de prison ferme assortie d’une amende pénale de cinq millions de francs CFA. Le ridicule ne tue pas au Sénégal ! Payer cinq millions de francs CFA, alors qu’on aurait détourné 1,8 milliard de francs CFA ?
  • La « grâce » présidentielle : A en croire aux résultats du pouvoir, Macky Sall sortit vainqueur de cette élection, à laquelle il tenait plus qu’à la prunelle de ses yeux. Alors, « confortablement élu », il finit par gracier Khalifa, mais non sans une forte pression de son jeune parti politique, de la société civile et de l’Association des Maires francophones. Khalifa n’a jamais exprimé une quelconque demande de « grâce », encore moins de regrets quant à sa gestion de ladite caisse d’avance, dont Macky Sall aurait bénéficié soit de manière directe ou indirecte lors de sa traversée du désert. La caisse fut une boite de pandore que Khalifa n’a jamais voulu ouvrir, car tout laisse à croire que des personnalités politiques et religieuses ont profité de ses faveurs. Des personnalités qui ont préféré garder le silence, muettes telles des carpes lors de ce procès expéditif.

Au terme de notre analyse, il appert que l’image d’Epinal que l’on colle au Sénégal en matière de démocratie n’est que pure affabulation. Autant en ce qui concerne la démocratie  économique que celle politique, le pays a encore un long chemin devant lui, tant qu’il manquera à ses dirigeants « un esprit de mesure et de discernement, la lucidité des grands hommes ».

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[1] Nous ferons abstraction d’un célèbre journaliste, Pape Alé Niang, qui, de par ses chroniques politiques incendiaires fondées sur des faits avérés jamais démentis, donne, depuis le début des années 2000, des sueurs froides aux deux régimes successifs d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall.

[2] Même si la parole du journaliste d’investigation ne vaut plus un kopeck, car  s’étant renié en rejoignant le régime de Macky Sall, qui nous le verrons est pire que les régimes précédents. Latif a désormais troqué son costume de journaliste avec celui du « politicien », attiré par les sirènes irrésistibles du pouvoir. Il met, désormais,  sa plume au service de son bienfaiteur, fermant ainsi les yeux sur les mêmes faits et réalités qu’il dénonçait auparavant. Comme si la mauvaise gestion du pays avait disparu par enchantement.  Toutefois, nous nous intéressons à la verve mise dans ses ouvrages, qui, à leur époque, a emporté l’admiration et le respect de toute une nation.

[3] Wade, un opposant du pouvoir : l’alternance piégée ? (2003) ; Sénégal affaire Maitre Sèye : un meurtre sur commande (2005) ;  Une démocratie prise en otage par ses élites (2006) ; Comptes et mécomptes de l’ANOCI (2009) ; La République abimée : lettre à Abdoulaye Wade Yinghou (2011).

[4] Malgré son âge avancé, cet homme suit l’actualité politique et économique du Sénégal en livrant d’intéressantes contributions sur la marche du pays dans les quotidiens de la place.

[5] Me Wade et l’Alternance: le rêve brisé du sopi (2004) ; Qui est cet homme qui dirige le Sénégal ? (2006) ; Héritage politique de Léopold Sédar Senghor : entre ombres et lumières (2006) ; Un vieux président face à lui-même : autoglorification, affabulation et calomnies (2008) ; Amadou Lamine Faye : « comprendre l’alternative wadienne » un livre qui établit une nullité prétentieuse (2009) ; Abdou Diouf : 40 ans au cœur de l(état socialiste au Sénégal (2009) ; Le clan des Wade : accaparement, mépris et vanité (2011).

[6] De l’indépendance à l’émergence : Leurres et lueurs. (2016) ; Une monarchie au cœur de la République : l’infirmité rédhibitoire de l’Etat sénégalais (2019).

[7] Vae victis! Malheur aux vaincus! Comme dans la Rome antique, les vaincus, soumis à la loi du vainqueur, sont obligés de se rendre,  ventre à terre, au nouveau prince, afin d’éviter l’humiliation par la case prison. Au Sénégal, la transhumance politique désigne, depuis  l’avènement de l’alternance avec Abdoulaye Wade, le ralliement sous contrainte du parti du nouveau président par les anciens opposants.

Par Muntunews

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