Magal au Sénégal : Entretien exclusif avec le porte-parole du khalife général des mourides

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Alors que le variant Delta fait des ravages à travers le monde, le Sénégal célébrera un pèlerinage de la confrérie mouride réunissant 4 millions de fidèles. À la veille de ce rassemblement, le porte-parole du khalife général parle à « Jeune Afrique ».

En pleine pandémie du Covid-19, le défi est audacieux, voire périlleux. Les 26 et 27 septembre prochains, les musulmans mourides du Sénégal célébreront à Touba le Magal, ce pèlerinage qui rend hommage à leur fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké.

S’il fallait décrire l’ampleur de cette manifestation religieuse typiquement sénégalaise, un seul exemple suffirait : en 2019, à La Mecque, 2,5 millions de musulmans venus du monde entier accomplissaient le Hajj. À Touba, les dernières estimations en date font état de 4 millions de talibés (disciples) réunis pendant 2 à 3 jours dans cette ville qui recense en temps normal 1,5 million d’habitants. Près d’un quart de la population totale du pays se retrouvera donc réunie dans la ville sainte du mouridisme.

Le traditionnel Magal représente un défi en termes de santé publique dans un pays où le taux de vaccination est encore faible (3,3 % de personnes totalement vaccinées, selon le site ourworldindata.org) et où le système de santé était encore engorgé au début du mois d’août.

Alors que Macky Sall est annoncé à Touba ce 18 septembre, où il rencontrera le khalife général Serigne Mountakha Mbacké, le porte-parole de ce dernier, Serigne Bassirou Mbacké Abdou Khadre, alias « Serigne Bass », a accordé un entretien à Jeune Afrique, recueilli en partenariat avec nos confrères de Emedia et France 24.

Jeune Afrique : Pour un mouride, que représente le Magal, qui se tient chaque année à Touba en hommage à Cheikh Ahmadou Bamba, réunissant plusieurs millions de talibés ?

Serigne Bassirou Mbacké Abdou Khadre : Il commémore le départ en exil du Cheikh, déporté au Gabon par l’administration coloniale sur la base de fausses accusations. Serigne Touba a pu surmonter cette épreuve grâce à sa foi en Dieu. Cet exil au Gabon, censé l’éprouver et l’éloigner de son pays et des siens, s’est finalement transformé en une épreuve spirituelle. Bien sûr, il faut être croyant pour comprendre cette dimension spirituelle de la vie du Cheikh.

Grâce à Dieu, il en est sorti indemne et il a choisi d’appeler ses disciples, mais aussi tous ceux qui ont de l’affection pour lui, à venir célébrer le Magal afin de l’aider à rendre grâce à Dieu. C’est pourquoi un mouride, qui sait la portée de ce ndigël [commandement religieux, NDLR] est prêt à se ruiner pour l’événement.

Ce que Serigne Touba représente au Sénégal ne fait pas l’objet de débat : dès qu’on dit « le grand marabout », c’est lui que l’on évoque, alors même qu’avant lui il y avait eu bien d’autres guides religieux. Il n’est pas le premier d’entre eux, mais il a acquis cette notoriété grâce à sa foi et à sa façon de procéder, bien qu’il ait connu, initialement, la solitude dans sa voie.

Malgré la pandémie, le Magal s’était tenu en octobre 2020 et il en ira de même cette année, les 25 et 26 septembre. Les mourides ne craignent-ils pas le Covid-19 ?

Il ne faut pas croire que les mourides nient l’existence de la maladie. Mais pour eux, la croyance est au-dessus de tout. Leur foi est puissante. Ils croient en la parole du marabout au point de se dire qu’en lui obéissant, rien de répréhensible ne peut leur arriver. Et cela ne date pas d’aujourd’hui.
Même les Français avaient remarqué, il y a plus de cent ans, que ceux qui s’engageaient dans la voie du mouridisme n’entraient pas dans l’armée. Ils préféraient attendre un ordre du Cheikh plutôt que d’obéir au colon.

En outre, tout le monde sait qu’à l’époque être soldat était particulièrement difficile. Mais Serigne Touba avait finalement accepté d’envoyer au front certains de ses disciples durant la Grande Guerre, en 1914-18. En ce temps-là, le ministre français des Colonies avait fait l’éloge de ces soldats, soulignant leur endurance et leur abnégation, lesquelles s’expliquent par le fait qu’ils obéissaient aveuglément au Guide.

NOUS SOMMES CONSCIENTS DE L’IMPORTANCE DES MESURES-BARRIÈRES ; MAIS POUR NOUS, LE NDIGËL EST LE PLUS PUISSANT

Pour en revenir à votre question, les mourides croient, bien sûr, à la réalité de cette pandémie. Mais, dans le même temps, ils estiment que leur foi ne leur permet pas de rester sourds à l’appel de Touba. Et ils préfèreraient mourir plutôt que de vivre sans obéir à cet appel.

Ce n’est pas du fanatisme, mais l’âme d’un mouride est ainsi faite. Nous sommes conscients de l’importance des mesures-barrières ; mais pour nous, le ndigël est le plus puissant.

À l’issue du précédent Magal, en 2020, les acteurs sanitaires n’ont noté aucune résurgence de la pandémie. Aussi nous rendons grâce à Dieu, qui amène la maladie et qui la guérit. L’année dernière, la peur des Sénégalais était plus marquée puisqu’il n’y avait pas encore de vaccin disponible. Nous pensons donc que le meilleur est à venir, même si la maladie poursuit sa route.

Vous-même, êtes-vous vacciné ? Le khalife général l’est-il ? A-t-il donné des consignes en ce sens aux talibés mourides ?

Je ne peux me prononcer sur le cas de Serigne Mountakha Mbacké. Mais en ce qui me concerne, oui, je suis vacciné. Nous n’avons pas donné de consignes parce qu’il s’agit d’une question relative à la santé, qui dépend de l’appréciation personnelle de chacun. Certains sont rassurés par la vaccination, d’autres ne le sont pas. Moi-même, je me suis fait vacciner parce que cela me rassure. Et j’ai vu énormément de personnes autour de moi se faire vacciner, même si elles n’en font pas état.

Conseillez-vous le vaccin aux populations ?

Le khalife, qui doit me donner son autorisation pour en parler, ne l’a pas encore fait. Donc je ne saurais me prononcer sur cette question.

Outre le vaccin, il existe d’autres mesures de prévention comme, par exemple, le port du masque. Lors de la précédente édition du Magal, en 2020, le khalife exhortait les pèlerins à porter le masque, comme lui-même le fait en toutes occasions.

Cette année, y a-t-il un ndigël en ce sens ?

Bien sûr ! Un comité est spécialement déployé pour veiller à la prévention et à la sensibilisation de la population concernant la maladie, notamment en rappelant ce que sont les mesures-barrière. Le khalife a prononcé un ndigël, comme l’année dernière, et ce comité travaille d’arrache-pied en tenant en compte d’un élément nouveau : le vaccin, qui rassure davantage les fidèles.

Nous avons pleinement conscience de la pandémie et nous faisons tout pour éviter qu’elle se propage. La preuve : vous verrez toujours le khalife porter son masque, montrant ainsi l’exemple.

En juillet-août, la troisième vague, liée au variant delta, a aggravé la situation sanitaire au Sénégal. Ne craignez-vous pas de nouvelles contaminations après le Magal ?

À l’heure où nous parlons, nous portons notre foi en bandoulière et espérons que les choses seront meilleures cette année. D’autant que la pandémie était plus inquiétante en 2020, puisque les autorités sanitaires ne savaient pas vraiment comment y faire face.

Aujourd’hui, au moins, il y a le vaccin. Et beaucoup, parmi nous, vont y penser. En août dernier, un million de fidèles ont répondu à l’appel du khalife lors d’une célébration. Cela en avait inquiété plus d’un, compte tenu de l’augmentation du nombre des contaminations dans le pays à cette période. Mais aucune conséquence négative n’en a résulté. Et actuellement, le nombre des contaminations diminue. Nous espérons que cette tendance va se poursuivre, par la grâce de Dieu !

CHEZ LE MOURIDE, LE NDIGËL POURRAIT SE TRADUIRE PAR « DÉVOTION TOTALE »

En Arabie Saoudite, le Hajj a été considérablement restreint pour éviter la propagation de la pandémie. Pourquoi n’avoir pas adopté une telle mesure pour le Magal ?

Chez le mouride, le ndigël pourrait se traduire par « dévotion totale ». Quand on s’engage dans la voie mouride, on fait allégeance au marabout en lui disant, en substance : « Je me soumets à vous dans la vie sur terre et dans l’au-delà. » Donc, ne pas respecter le ndigël reviendrait à se renier.

Mais pour celui dont la croyance n’est pas aussi forte, le fait de ne pas participer au Magal n’enlève rien à sa « mouridité » ; il ne sera pas pour autant exclu de la communauté. Sa détermination est tributaire de son caractère et du degré de sa croyance. Mais notre vœu est que tous les mourides célèbrent le Magal à Touba.

Avez-vous adapté le déroulement du Magal en fonction de la situation sanitaire ?

Effectivement, nous avons apporté des innovations en matière d’organisation. Par exemple, nous avions l’habitude d’organiser des colloques dans de grandes salles, mais aussi à travers le monde, avec beaucoup d’invités venant de tous les horizons. En raison de la pandémie, nous avons allégé ce dispositif ainsi que la cérémonie officielle, qui se déroulera dans les mêmes conditions qu’en 2020. Nous éviterons l’affluence sous une grande tente et nous avons écrit aux différents ambassadeurs accrédités au Sénégal, qui ne seront pas invités cette année.

Quant aux grandes conférences en présentiel, où nous étions contraints de refuser du monde en raison de l’affluence, elles se tiendront en ayant recours à l’Internet. Partout, dans la diaspora, il sera donc possible d’y assister à distance. Ce principe sera également valable pour les autres événements, notamment les rassemblements prévus dans la grande mosquée de Touba. Nous respecterons l’impératif de distanciation sociale et nous travaillons main dans la main avec les services de l’État.

Touba exerce une influence importante dans la vie politique sénégalaise. Tous ceux qui aspirent à diriger le pays, tout comme les présidents en exercice, y viennent régulièrement. Qu’est ce qui l’explique ?

Ce n’est pas difficile à comprendre : les mourides sont nombreux. Autrefois, la ville ne comptait pas plus de mille maisons. Aujourd’hui elle rassemble 1,5 million d’habitants. De plus, lorsqu’on parle de Touba il ne s’agit pas seulement des résidents de la ville mais de tous les mourides sénégalais, lesquels incarnent la parole du khalife. C’est à travers cette parole que les mourides mesurent l’importance d’un candidat politique pour Touba.

Si ce dernier croit au khalife, les disciples seront derrière lui ; dans le cas contraire, ce candidat ne les intéressera pas.
Puisque les politiciens courent après les « voix », ils sont obligés de passer par Touba, d’autant qu’être en odeur de sainteté auprès du khalife est une source de satisfaction personnelle dans tous les domaines de la vie.
Traduit du wolof par Ndèye Codou Fall, directrice d’Ejo Editions (Dakar)

Source Le Monde

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