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La finance digitale, un accélérateur de l’inclusion financière : enjeux et défis

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Ces 10 dernières années, la banque centrale a beaucoup œuvré à l’émergence d’un secteur financier stable et inclusif, condition préalable à tout processus de développement économique et social. S’il est établi que l’objectif de stabilité financière est atteint, il n’en est pas de même pour celui de l’inclusion financière.

L’inclusion financière étant définie comme l’accès et l’utilisation à moindre coût des services financiers de base par le plus grand nombre. Elle est le nouveau paradigme dont la vision est de promouvoir un secteur financier  véritablement accessible à tous, offrant une gamme de produits et de services susceptibles de répondre aux besoins des populations à bas revenus, constitué d’institutions financières diversifiées et solides.

Ce paradigme découle du constat selon lequel la microfinance est un succès mais, avec un peu plus d’une centaine de millions d’individus bénéficiaires, elle ne touche encore qu’une très faible proportion des populations non bancarisées de la planète, estimées à plusieurs milliards de personnes du fait de nombreuses contraintes.

Au 31 décembre 2017, le Sénégal comptait 29 banques et établissements financiers, 387 SFD, 29 compagnies d’assurances, 2 EME et  un service de poste.  Ces institutions financières disposent de 1489 points de services assez mal répartis sur l’étendue du territoire national. L’épargne, le crédit, les transferts et le paiement de factures sont généralement les services offerts  aux populations qui évoluent dans des secteurs d’activités aussi variés que le commerce, les services, l’agriculture, l’artisanat, l’industrie de transformation etc. Le % des personnes adultes ayant au moins un compte dans un établissement de crédit est 7.8% contre 15.1% pour les SFD.

Pratiquement, moins de 10% des populations ont un accès aux services financiers classiques des banques. Cette situation traduit l’existence d’une demande non satisfaite très importante ( the unbanked) pour le secteur financier et particulièrement un facteur de croissance pour les SFD. Sous ce registre, les résultats de l’EIFIS 2015 ont révélé des facteurs d’exclusion qui limitent la prise en charge satisfaisante de la demande :

  1. la méconnaissance des systèmes financiers (faible notoriété des SFD) : 15% de la population interrogée connaissent au moins un SFD ;
  2. l’éloignement des institutions et leur difficultés d’accès: 83% de cette population estiment qu’il est plus facile d’accéder aux sources de services financiers informels que de se rendre dans les grandes institutions financières ;
  • l’attractivité encore faible des SFD : plus de 45% de cette population gardent leur épargne chez eux ; seuls 15% confient leur épargne à un SFD ;
  1. le recours à la finance informelle: les services financiers informels (tontine, groupement informel, etc.) sont très utilisés par la population, en particulier du milieu rural ;

Ces différentes contraintes ont comme conséquences :

  1. un faible taux d’accès aux services financiers de 12,9%[1]: si on applique ce résultat à la population recensée en 2013 (13 508 715 habitants), seuls 1 742 624 sénégalais ont accès aux services financiers des banques et des SFD ;
  2. des disparités notées dans l’implantationdes agences et partant dans l’accès aux services financiers: la région de Dakar est la région la plus dotée ; les régions de Thiès, Ziguinchor, Louga, Diourbel et Kaolack sont considérées comme des localités de niveau moyen; en revanche, les régions de Fatick, Tambacounda, Saint-Louis, Kolda, Matam, Kafrine, Kédougou et Sédhiou sont faiblement pourvues du fait de l’accès difficile aux institutions et du manque d’informations sur l’offre de services de ces dernières ;
  3. un écart entre zones rurales et zones urbaines: pour les SFD seul 8% des ruraux détiennent un compte contre 21% en zone urbaine. ce déséquilibre risque de se creuser davantage, notamment dans la prise en charge des attentes des populations vulnérables, particulièrement les femmes et les jeunes.

Or, Il  est prouvé que l’accès aux services financiers particulièrement le crédit aide les populations à faibles revenus à mieux tirer profit des opportunités économiques qui se présentent à eux et à gérer leurs risques en améliorant leur niveau de revenu, leur conditions de vie, de santé et d’éducation. Toutefois, on estime que 2,5 milliards de personnes dans les pays à faibles revenus ne sont pas bancarisées. Au Sénégal, moins de 20% de la population détienne des comptes dans une banque ou un SFD. Le modèle de distribution basé sur les agences physiques traditionnelles adopté par la plupart des institutions financières connait des limites quant à l’accès à moindre coût des populations exclus des services financiers, qui sont obligés de recourir à la place à des services financiers informels généralement peu sûrs, peu pratiques et onéreux. Toutefois, au sein de cette population non bancarisée, plus d’un milliard de personnes à accès à un téléphone portable. Au Sénégal, le taux de pénétration du téléphone portable est estimé à 104,78%. Cet outil adossé à un réseau de distributeurs de proximité appelé réseau d’agents tiers constituent des canaux de distribution alternatifs qui peuvent être mis à profit pour fournir un accès à des services financiers tels que les paiements, les transferts, l’assurance, l’épargne et le crédit, de façon plus économique, sûre et pratique que les agences traditionnelles.

Le réseau d’agents permet l’offre de services financiers en dehors des agences traditionnelles. Les clients se rendent chez des agents pour réaliser leurs transactions classiques – La transaction atteint le compte du client chez l’institution financière via un compte de monnaie électronique

Au Sénégal, les opérateurs de téléphonie mobiles (OTM) jouent un rôle important dans la fourniture de services financiers (transferts P to P, paiements etc.) grâce à une infrastructure technologique performante et un réseau de distribution étendu. Par contre, il convient de signaler que ces OTM n’offrent pas encore des services financiers digitaux de seconde génération importants pour permettre l’accès des pauvres aux financements à moindre coût leur permettant de mener des activités génératrices de revenus. Au demeurant, même si les services de transferts et de paiement sont utiles, ils ne permettent pas de régler l’une des contraintes majeures de l’accès aux services financiers révélées par l’enquête ESRIF/DRSSFD c’est-à-dire l’absence ou l’insuffisance de revenus. Le motif de non bancarisation des adultes est dû à  81.3% à l’insuffisance de revenus.

Les SFD quant à eux, ont réalisé des efforts considérables et déployé des moyens conséquents pour rendre leurs services accessibles et plus proches de leurs membres/clients. En effet, les grands réseaux de SFD ont procédé à l’implantation d’agences et de guichets pour couvrir le maximum de zones géographiques. En dehors des canaux de distribution classique ils ont exploré d’autres canaux alternatifs tels que les clubs d’épargne et les guichets mobiles. Ces derniers ont permis de desservir des marchés hebdomadaires et d’atteindre des zones enclavées dépourvues d’agences physiques.

Par contre, le  téléphone mobile est utilisé actuellement par les SFD à des fins relationnelles, notamment la consultation de soldes par SMS et l’envoi d’’information.

Malgré ces efforts, le constat fait apparaître un accès relativement limité des populations aux services financiers de base. Moins de 1 point de service pour 10 000 habitants selon les données de l’ESRIF 2017(DRSSFD/ANSD) et moins de 20% des ménages ont accès aux services financiers classiques. Cette  situation s’explique notamment par un problème l’accessibilité géographique car les populations habitant  à moins de 500 m d’un point de service sont de 14% pour les banques, 21%pour les SFD contre 42%et 59%respectivement pour les opérateurs de monnaie électronique et de transfert d’argent.

Cette forte « capilarisation » des OTM explique la bonne contribution de la finance digitale dans les indicateurs d’inclusion financière :

En fin décembre 2017 le taux global d’utilisation des services financiers est de 75% avec une contribution de la finance digitale de 26%. Ceci démontre à s’y méprendre le potentiel d’inclusion que recèle les services financiers numériques.

Par ailleurs, la faible densité du  réseau de distribution classique des institutions financières traditionnelles s’explique par les coûts élevés d’installation et de possession des succursales des SFD dont le retour sur investissement n’est  pas toujours garanti en dehors du triangle de prospérité situé sur le littoral. Par conséquent, l’objectif visant à offrir des services diversifiés et adaptés aux besoins à moindre coût, à un grand nombre de clients/membres se heurte à l’inefficience de ces canaux traditionnels.  L’idée est d’explorer d’autres canaux de distribution pour garantir une plus grande accessibilité géographique, physique et coût  des services financiers de base grâce à la finance digitale.

De plus, le nombre élevé de points d’argent 30 934agents actifs pourrait être une opportunité importante de création  d’un réseau d’agents tiers pour distribuer les produits et services des SFD. Ce canal alternatif semble le mieux  adapté au profil de la clientèle exclue. Il  s’adosse à la technologie digitale pour rendre en toute sécurité les services financiers aux populations.

Au demeurant, le taux élevé de pénétration du parc mobile au Sénégal (104.78%)[2], devrait permettre aux SFD d’améliorer l’offre de services financiers à travers les TIC, notamment le mobile banking ou le « banque to wallet ».

Pour déverrouiller la portée de l’accès qui semble se heurter à un plafond de verre, il urge de bâtir un secteur financier inclusif en utilisant toutes les opportunités qu’offrent les nouvelles technologies notamment la finance digitale. Pour y arriver il faudra construire au niveau micro un modèle d’offre basé sur la mise en place d’un écosystème composé des OTM, des sfd, des Fintechs, des accepteurs commerçants ou e-commerçants,  dans lequel chaque composante est assignée par le régulateur à exercer les tâches et attributions dont il a la vocation. Pour fonctionner ce modèle de partenariat doit être basé sur la confiance et la garantie que les risques de conflit d’intérêt, de précarité partenariale , de couverture et de protection des données seront assurés par le superviseur. La finance digitale est certes un puissant levier  mais il donne des résultats là où un écosystème diversifié est mis en place un peu à l’image de la biodiversité. A contrario si le porteur est souvent obligé de faire un retrait pour procéder aux paiements avec les coûts inhérents, il ne sera plus enclin à utiliser son wallet. Le succès du Kenya dans ce domaine est en partie dû à la qualité de son écosystème. Mpesa est utilisé même pour payer les taxis motos.

Au Madagascar, l’Etat a rendu obligatoire pour les commerçants ayant un chiffre d’affaire d’un certain seuil l’acceptation des moyens de paiements digitaux (carte ou mobile). Cette mesure participe à renforcer l’écosystème des services financiers numériques et à promouvoir leur utilisation.

De plus, le partenariat entre les OTM détenteurs de plateformes et de réseaux avec les SFD dépositaires d’une approche plus inclusive a l’avantage de mutualiser les plateformes technologiques qui coutent chers et de faire bénéficier à tout l’écosystème d’économies d’échelle favorisant ainsi la baisse des couts d’investissements des acteurs et partant réduire les coûts d’accès payés par les populations. Par contre, la situation dans laquelle les SFD investissent sur des plateformes d’agency banking et de mobile banking assez couteux favorise une duplication des couts  alors que des plateformes et des réseaux d’agents sont déjà mis en place par les OTM et pouvaient être utilisés par les IF si les conditions de confiance étaient présentes et garanties.

enfin, si les prestataires de services financiers ( sfd, banques, OMM etc.) avaient un accès équitable aux plateformes et réseaux d’agents, la compétition se jouerait sur le degré de créativité et d’innovation dans l’offre de services financiers adaptés et diversifiés.

La réussite de Mpesa réside en partie dans l’option stratégique de safaricom, l’opérateur émetteur, qui a choisi de se cantonner dans la distribution des services financiers des banques ou IMF dans le cadre de partenariats structurés où chacun se limite à son métier de base( exemple : musoni, M-shwari).

Le défi lié au coût élevé des services (frais payés par les clients) qui est une des dimensions de l’inclusion financière pourrait être relevé par ce biais car il est l’un des principaux facteurs d’inactivité des comptes de money électronique et de faiblesse de la fréquence d’utilisation. En effet, au 31/12/2017 le nombre de comptes s’élevait à 5 527 819mais seuls 41% étaient actifs. Cette situation se reflète aussi sur le nombre d’agents inactifs 36 759sur 67 693. De plus, une bonne proposition valeur « client » et « agent » fondée sur une stratégie marketing et commerciale bien élaborée parce que dictée par le marché, est une solution à ce fort taux d’inactivité.  C’est pourquoi les SFD doivent définir clairement leur stratégie digitale avant de penser à la technologie.

Ce faisant, les SFD pourraient accéder soit directement ou indirectement aux plateformes des opérateurs de mobile money et distribuer leurs produits d’épargne et de crédit dans des zones rarement desservies du fait de contraintes d’accessibilité physique ou de coût sans trop investir dans des plateformes qui existent déjà ( capex vs opex). La problématique de l’accès et du coût sont des leviers importants pour promouvoir l’inclusion financière  et pour y remédier il faut agir sur le niveau méso c’est-à-dire de l’infrastructure financière « mutualisable » fut-elle privée. La BCEAO travaille beaucoup a doté le secteur d’une infrastructure structurante comme le crédit bureau, la plateforme d’accès des SFD au système régional de paiements et le projet d’interopérabilité. Pour répondre à la demande du marché, des fintechs commencent à mettre en place des plateformes d’interopérabilité.

L’utilisation des plateformes et des réseaux d’agents existants notamment ceux des OTM recèle des avantages certains aussi bien pour l’inclusion financière que pour l’IMF mais présente des risques importants. En effet, Les EME/OTM ont tous prévu dans leur stratégie à moyen terme le lancement de produits d’épargne digitale et de crédit digital. D’où un risque de conflit d’intérêt préjudiciable à la confiance que les différentes composantes de l’écosystème devraient entretenir. La crainte des IMF de subir une interruption d’activité dans quelques années quand les OTM décideront de lancer leurs propres produits renforce ce sentiment de précarité de la relation.

L’absence d’un dispositif réglementaire émanant de la BCEAO visant la protection et le contrôle de l’utilisation des données d’un partenaire à des fins marketing ajoute au manque de confiance. L’enjeu du contrôle de la data est devenu crucial.

Au niveau macro, l’Etat doit jouer sa partition en prenant des mesures structurantes allant dans le sens de :

  • favoriser l’utilisation des moyens de paiements digitaux par une loi obligeant les entreprises (TPE ou PME ) ayant un niveau de chiffre d’affaire donné à accepter les moyens de paiements digitaux ( mobile, carte, etc)
  • assurer la disponibilité de l’énergie et de la connectivité internet dans les zones rurales
  • Mettre en place une fiscalité incitative pour les investissements dans les services financiers numériques (l’Etat compensera le manque à gagner par la TVA collectée sur des flux financiers plus importants, en 2017 la valeur des opérations via téléphone mobile est de 1 262milliards avec une croissance moyenne annuelle de 150%)
  • Promouvoir la numérisation des transferts gouvernementaux et la collecte des recettes (G to P/P to G / B to G)
  • autoriser l’accès au fichier d’identification nationale pour faciliter le kyc.
  • Limiter les fintech à assurer l’agrégation des opérateurs et des paiements mais aussi des réseaux d’agents
  • Veiller à ce que les EME/OMM/OTM ne puissent pas exercer des activités de crédit et d’épargne par le contrôle d’une institution financière soit directement ou indirectement.

Souleymane SARR

Economiste financier

Spécialiste en système financier décentralisé

Formateur certifié cours CGAP

Sarrjules2002@yahoo.fr

[1]Ce chiffre diffère des statistiques officielles obtenues auprès des prestataires de services financiers. Il n’intègre pas les comptes de personnes morales, les comptes inactifs et les comptes multiples détenus par une seule personne

LPS 2014-2020 lettre de politique sectorielle de la microfinance

[2]Rapport trimestriel ARTP, mars 2018

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