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: Par Issa SALL : Du cumul et de la vertu

Du cumul et de la vertu

La déchéance qui frappe la présidente du conseil départemental de Bambey, Mme Aïda Mbodji, est très instructive. D’abord, notons-le tout de suite, elle ne se laissera pas faire. Qu’elle soit victime d’un complot, d’un coup bas ou qu’elle soit fautive, rien n’y change. Ce n’est pas son tempérament que de se laisser faire. C’est une battante ! Ce mandat de conseillère départementale et de présidente du conseil de Bambey, elle l’a obtenu de haute lutte. Elle se glorifie même d’avoir battu une belle brochette de leaders de l’APR qui s’étaient ligués pour la faire tomber de son piédestal dans ce département très disputé par le PDS et l’APR. Elle y est indéboulonnable depuis fort longtemps, bien qu’elle ait eu à trébucher lors de la présidentielle et les Législatives de 2012. Elle ne lâchera pas le morceau quel, que soit ce que cela lui coûtera pour faire face.
En se retrouvant dans cette situation délicate et fâcheuse de devoir se battre pour garder son mandat d’élu départemental, Aïda Mbodji nous permet de nous replonger dans un sujet préoccupant : le cumul des mandats. Dans de nombreux pays, le cumul n’est pas possible. On ne peut « jouir » que d’un mandat. On est député, sénateur, conseiller municipal ou autre, mais jamais l’un et l’autre. Et les incompatibilités permettent d’éviter d’autres cumuls plus nocifs (ministre et maire, président de conseil et ministre, etc.). Ce qui est une règle fort louable. Surtout quand l’élu est le premier magistrat d’une ville, d’un département et qu’il voudrait encore être ministre ou on ne sait quoi d’autre. Le Sénégal a bien adopté cette disposition de non cumul de plus de deux mandats. C’est une bonne règle que l’on peut considérer comme progressiste et de bonne gouvernance. Evidemment, il y eut beaucoup de résistance avant qu’elle ne soit adoptée. Il y en a moins aujourd’hui. Aussi le législateur aurait-il dû aller jusqu’au bout de sa logique : supprimer tout cumul. Il a dû couper la poire : permettre un seul mandat de plus. Ce qui est tout sauf interdire le cumul. On tolère le minima.
Aïda Mbodji est prise avec un mandat de trop. Sauf si elle finit par prouver le contraire. Que ce soit le ministre qui décide de lui enlever son mandat peut poser problème à certains légalistes ou moralisateurs. En effet, comment peut-on priver à un élu sa légitimité par un simple arrêté ? Les exégètes du droit local vont épiloguer sur ce contentieux. En revanche, il est quand même bizarre que les autorités administratives chargées d’installer les conseils municipaux et départementaux n’aient pas pris, à l’époque, la peine de vérifier s’il y a des cumuls, d’alerter les élus sur de tels manquements ou leur adresser des mises en demeure sur le risque de perdre leur mandat. C’est ce que prodigue la loi. C’était aux préfets d’être vigilants. Peut-être est-ce parce que nul n’est censé ignorer la loi … ?
Notre démocratie que l’on peut juger de bonne tenue et la bonne gouvernance qui se consolide petit à petit devraient nous faire réfléchir sur la qualité de notre représentation politique. On reproche beaucoup à notre Assemblée Nationale la qualité de ceux qui y siègent. Si on se penchait un peu plus sur les milliers d’élus qui peuplent les assemblées locales, on se rendrait compte que là aussi, on n’y rencontre pas que des lumières ou une moyenne élite performante. Cependant, rappelons-nous les difficultés des partis politiques et coalitions pour constituer les listes d’investitures parce que les Sénégalais les plus outillés pour participer à l’œuvre commune de gérer nos villes et nos départements rechignent à s’engager. Les associations de la société civiles s’y mettent de plus en plus. Peut-être avec les candidatures indépendantes désormais permises après le référendum dont il fut l’une des questions auxquelles nous étions appelés à répondre, les choses vont changer en s’améliorant.
Il faut bien le dénoncer : les partis politiques sont, pour un grand nombre, des paniers à crabes et pour cette raison, ils n’attirent plus les meilleurs. C’est pourquoi, nous voilà face à une pauvreté désolante en ressources humaines à tous les niveaux de la représentation nationale ou locale. Alors faut-il laisser tel quel le cumul ou aller plus loin en supprimant tous les cumuls ?
Le cumul doit être banni, mais le plus important est de faire en sorte que les Sénégalais cessent de bouder les assemblées électives en s’investissant dans les joutes électorales. Et pour espérer mieux, c’est à dire voir s’instaurer une gouvernance locale vertueuse parce les mêmes hommes et femmes ne se retrouvent plus dans les différentes assemblées élues, ne soient plus les mêmes partout, à tous les échelons et disposant de tous moyens de pouvoir leur permettant d’échapper ainsi, par une connivence, disons de classe, à tenir tous les rênes du pouvoir.
Comment réaliser cet idéal démocratique ? Sans doute en obligeant les élus à ne pas se prévaloir d’une vertu automatique. Il faudra inventer ou copier ce qui se fait ailleurs. Pas de cumul dans les assemblées d’élus. Point de compatibilité entre une direction générale et un siège dans quelque conseil que ce soit. Senghor s’était interdit de pousser les directeurs de l’administration dans la politique. Diouf a fait le choix contraire. Wade itou. Il est aussi temps que ces cumuls-là cessent. Les incompatibilités indécentes tout autant.


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