Implanter l’école Française au cœur de Touba : L’objectif semé d’embuches de l’international Amdy Faye

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Après avoir récupéré des ballons durant une douzaine d’années, l’ancien international sénégalais redresse aujourd’hui les trajectoires scolaires perdues à Touba où l’école française était interdite jusque-là

Le coup est dur. La nouvelle, terrible. Elle annihile toute une stratégie. Si les ides de mars 44 av. J.-C. avaient mis un terme à l’idée que César se faisait de Rome, ceux de 2021 poignardent les rêves d’Amdy Faye d’acquisition de 2000 m2 de terrain tant convoités pour y poursuivre la construction d’une vision moderne de l’enseignement en français dans une « ville sainte ». La faute à un litige foncier tapis dans l’ombre du dossier d’achat pour mieux faire mal au dernier moment.

Avec des convictions aussi enracinées que les baobabs sénégalais capables de résister aux feux de brousse, Amdy Faye ne semble pas ébranlé par la mauvaise nouvelle. « C’est un tacle par derrière. Le projet va continuer malgré ce contre-temps. Je compte multiplier les entretiens et conciliabules avec les marabouts et autres propriétaires terriens pour lever ces obstacles inhérents à la gestion du foncier là-bas», sourit-il à la terrasse d’un restaurant du centre de Dakar où il est de passage. Pourtant un an plus tôt, l’atmosphère était toute autre.

24 février 2020, l’air chaud de L’Harmattan souffle aux abords désertés de la grande Mosquée de Touba qui accueille plusieurs millions de personnes lors de son Magal (pèlerinage) annuel. Les petites bourrasques de vent soulèvent une poussière ocre s’échappant des nombreuses constructions d’une ville en perpétuels travaux. Dans ce cadre où les nouvelles de la pandémie de Covid-19 venues de l’Orient et de l’Occident commencent à poindre, l’heure n’est pas encore aux masques, mais aux turbans version sahélienne pour couvrir les visages malgré un mercure à plus de 40° C.

Des initiales prémonitoires

Dans l’arrière-plan de cette scène digne d’un décor des premiers Mad Max de George Miller, un bolide s’est silencieusement garé. Du Hummer rutilant, ce n’est pas Mel Gisbon qui en sort, mais Amdy Faye. « La voiture me permet de rallier Dakar en un peu plus d’une heure. Depuis que je vis ici (à Touba, Ndlr), je donne rendez-vous devant la mosquée pour que mes invités ne se perdent pas », s’excuse presque l’ancien footballeur professionnel qui n’a pas pris un gramme, dix ans après avoir raccroché les crampons.

200 élèves

Avec son riche parcours, l’ancien international sénégalais est une attraction de la ville, même si l’homme préfère la discrétion.

Quart-finaliste de la Coupe du Monde en 2002, vainqueur de la Coupe de France en 2003, celui qui fut avec Tony Sylva les deux premiers Sénégalais à être passés d’une école de football sénégalaise (Aldo Gentina) à une autre en France (Monaco), s’est retiré des terrains de foot après plus d’une dizaine d’années d’une carrière professionnelle qui l’a conduit à Monaco, donc, puis Fréjus pour un prêt avant que Jean-Marc Ferreri envoyé par Guy Roux ne le convainc à rejoindre Auxerre. « Il n’y a pas de hasards. Fréjus, Monaco et Auxerre correspondent à l’envers des initiales de mon nom », plaisante Amdy Moustapha Faye appelé AMF par certains proches.

Après l’Abbé-Deschamps, il franchit la Manche avec une escale d’un an et demi dans le port de Portsmouth. Il n’a pu goûter à la terre ferme et promise dans la maison de Newcastle avant une pige non concluante d’un match aux Glasgow Rangers (Écosse) et à Charlton. C’est finalement à Leeds United après deux ans passés dans la ville de Stoke que Faye a fini sa carrière.

Le temps de faire ce rappel flash-back de sa vie d’avant, sa carriole moderne avec clim à fond se faufile entre charrettes et calèches et autres Peugeot 404 vintage transformées en taxi brousse.

Le paysage de cette ville de Touba qui s’agrandit à vue d’œil change au bout d’un quart d’heure. La forte densité autour de la grande mosquée a laissé place à des habitations un peu plus disparates. La voiture s’immobilise dans le parking informel d’un immeuble de deux étages aux couleurs marron et jaune. « Voici l’école privée Cheikh Saliou Mbacké que j’ai mise en place en 2016. Elle accueille les élèves de la Sixième à la Terminale. De 66 élèves, la première année, ils sont désormais plus de 200, cinq ans plus tard », présente sommairement le désormais gestionnaire d’un établissement scolaire.

Le choix de l’emplacement n’est pas fortuit. « Nous sommes dans le quartier de «Guédé», c’est la cité du savoir de Touba. Beaucoup d’érudits y habitent, on peut dire que c’est la cité universitaire de la localité».

Professer à la place du khalife

Mettre en place une école française dans le cœur du savoir de la cité religieuse de Touba est un exploit aussi important que de remporter la Coupe de France pour celui qui fut désigné, avec le Finlandais Teemu Tainio, meilleur milieu de terrain de Ligue 1 en 2003.

« Ce type d’enseignement n’était pas autorisé par les autorités religieuses. En dehors des écoles coraniques, sont tolérées celles en langue arabe. J’ai réussi à disposer d’une dérogation exceptionnelle fournie par les autorités religieuses afin d’y implanter une école française qui forme également à certains métiers cosmétiques (fabrication du savon) et à la création d’énergie à travers les panneaux solaires ».

Pour Amdy Faye, la lumière est venue d’une aube troublée par des questions. « En visite à Touba, j’ai assisté à la prière du matin (6 heures). En sortant de la mosquée, j’ai remarqué que tous les adolescents embarquent dans les transports en commun pour aller à Mbacké (la ville voisine) », raconte-t-il. Une situation ubuesque qui lui a été expliquée par le fait qu’il n’existait pas d’école française à Touba. Face à cette absence, les familles qui voulaient mettre leurs enfants dans ce modèle d’éducation étaient obligées de les inscrire dans des établissements situés en dehors de la ville.

« C’est ainsi que j’ai entamé les démarches auprès de Serigne Sidy Moctar Mbacké, le Khalife des Mourides (du 1er juillet 2010 à sa disparition le 10 janvier 2018, Ndlr) pour disposer d’une autorisation d’établir une école française à Touba.» Comme lorsqu’il avait taggué « AMF professionnel en 1996 » sur la peinture fraîchement posée de la chambre de sa mère occasionnant le courroux de cette dernière, l’ancien joueur de Newcastle aime arriver à ses fins.

Pour convaincre les autorités religieuses de Touba, ses arguments étaient marqués du sceau du bon sens. « Mon discours était simple. La cité est devenue une ville importante, ses enfants peuvent s’y former tout en respectant les caractères spécifiques d’une ville religieuse. Et l’école a un volet social très important, elle accueille les enfants de familles qui n’ont pas beaucoup de moyens financiers », détaille-t-il.

Après avoir récupéré des ballons pendant 15 ans, l’ancien milieu de terrain s’occupe désormais des trajectoires destinées à être hors du circuit de la formation classique des jeunes citoyens de son pays. Pour ce faire, il a investi une vingtaine de millions de FCFA en 2016 pour retaper ce qui était un immeuble d’habitation à l’origine afin d’accueillir soixante élèves, une dizaine de professeurs et de personnel administratif ainsi que l’équipement adéquat des salles de classe.

« A 9 ans, j’ai perdu mon père. Hormis un grand frère qui ne vivait pas avec nous, je n’avais que des sœurs ainées. Pour aider ma mère, j’avais décidé d’arrêter l’école pour aller travailler dans une poissonnerie. En devenant professionnel, j’ai su l’importance de l’école, car même dans les premières années de ma carrière à Auxerre où j’étais devenu titulaire indiscutable, j’avais le plus bas salaire de l’équipe. J’ai pu avoir une revalorisation salariale que pour les trois dernières années (2000-2003) de mon contrat », confesse-t-il.

Une chance pour les mariées précoces

Dans sa quête de donner aux jeunes la chance qu’il n’a pas eue de faire des études, les résultats commencent à être au rendez-vous. « Nous avons une moyenne générale de 14/20 pour les CM 2, une classe importante car elle permet d’accéder au collège par un concours d’entrée », précise Saliou Diané, le surveillant général de l’établissement. La mixité n’est pas encore totalement respectée dans les effectifs avec 60% de garçons. La scolarité des filles est un objectif. A Touba, certaines filles se marient très jeunes. A cause du manque d’école et des déplacements dans les autres villes, elles arrêtent très tôt leur scolarité. Souvent bien avant la majorité.

«Depuis 2016, nous accueillons un nombre croissant de jeunes filles désirant poursuivre leurs études même mariées ». C’est le cas de Awa D, 18 ans et élève de Première. « Malgré un léger retard dû à ma situation (matrimoniale), j’ambitionne de devenir médecin. C’est mon rêve depuis que je suis toute petite. Si cette école n’existait pas à Touba, je n’aurais eu pas la possibilité de poursuivre mes études. Je ne pense pas que mon époux serait d’accord de me laisser partir tous les jours au lycée de Mbacké », pense la jeune femme.

Une position que confirme Maguette F., 17 ans. Elle dirige l’amicale des élèves. « Je ne suis pas mariée, mais l’école nous permet de continuer à entretenir nos rêves. Le mien est de devenir journaliste », sourit-elle en nous pointant du doigt.

Un an, donc, plus tard, le projet est ralenti par le litige foncier mais aussi par les effets collatéraux du Covid-19 car comme les autres établissements scolaires au Sénégal, l’école Cheikh Saliou Mbacké de Touba était fermée d’avril à octobre 2020. Ce qui induit des dépenses supplémentaires pour payer le corps professoral et administratif alors que ce type d’établissement était privé de la scolarité des élèves. « C’est une période difficile mais je préfère ne pas m’appesantir sur ça car nous faisons du social donc je ne vais pas parler d’argent perdu », estime Amdy Faye.

Cependant il y a eu certaines avancées significatives. « L’Etat a compris le sens de notre initiative. Le ministère de l’Education nationale nous a fourni des équipements tout neufs comme des chaises et des tables pour les élèves. Ce qui allège le budget et nous permet de continuer à faire du social car le quart des élèves ne paie pas leur scolarité », explique Amdy Faye. Confiant de la résolution « au plus vite » du litige foncier, il continue à se projeter : « En lieu et place d’un immeuble transformé, nous allons construire une école moderne, avec toutes les infrastructures nécessaires. Des salles de classe adaptés, un gymnase, et pourquoi pas une piscine, énumère-t-il. Et qui sait ? Dans quelques années, ce sera une université».

Source Le Soleil

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