L’Unesco, Netflix : Le grand défi de l’industrie du film en Afrique

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Alors que le Fespaco s’ouvre ce week-end au Burkina Faso, comment se porte l’industrie du film en Afrique ? Entretien avec Ernesto Ottone, sous-directeur général pour la Culture de l’Unesco.

Excellente nouvelle. Les industries cinématographiques et audiovisuelles en Afrique pourraient multiplier par quatre leurs revenus annuels et le nombre d’emplois dans le secteur. C’est une des conclusions du grand rapport L’industrie du film en Afrique, publié par l’Unesco qui vient de conclure aussi un partenariat inédit avec Netflix. Cette première cartographie des 54 pays du continent africain sera présentée la semaine prochaine au Fespaco, le plus grand festival de cinéma en Afrique.

RFI : Le premier constat de votre rapport est stupéfiant : l’industrie du film en Afrique pourrait multiplier par quatre le nombre d’emplois et les chiffres d’affaires. Selon vous, il y a plus de 20 millions d’emplois à créer et 20 milliards de dollars à générer par an. Pourquoi les pays africains ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici ?

Ernesto Ottone : L’objectif de ce rapport est de faire un état de lieux de tout ce qu’il y avait comme politique d’une industrie audiovisuelle, télévisuelle, cinématographique et d’adresser à nos États membres africains un message indiquant où se trouvent les points forts et faibles et les besoins afin de développer l’industrie du film. Nous avons travaillé huit mois pour faire un constat le plus large et le plus exhaustif possible. Comment pourront-ils passer de 5 millions d’emplois aujourd’hui à 20 millions dans quelques années ? Justement en adaptant, par exemple, quelques bonnes pratiques d’autres pays d’Afrique.

Le rapport offre la première cartographie pays par pays par rapport à l’industrie du film en Afrique. On y découvre que les premiers pays producteurs de films en Afrique sont le Nigeria (2 599 films incluant les films en DVD et en vidéo à la demande), le Ghana (600), le Kenya (500) et la Tanzanie (500). Selon vous, quel est le top 3 des pays qui pourront servir comme modèle pour les autres ?

C’est toute la complexité de la question. Je ne crois pas qu’il y ait trois pays qui puissent servir comme modèle pour le continent. Cependant, il y a des pays qui ont développé une industrie très forte comme c’est le cas du Nigeria, du Kenya ou de l’Afrique du Sud. D’autres pays, comme le Sénégal, l’île Maurice ou le Zimbabwe, ont développé d’autres modèles plutôt mixtes où l’État joue un rôle, mais où il y a aussi des acteurs privés et des fonds internationaux. Ensuite, vous avez aussi des pays qui ont plutôt développé le modèle festival, avec de grandes rencontres pour la « promotion » et la diffusion des films. C’est le cas du Burkina Faso avec le Fespaco, le plus grand festival de cinéma sur le continent, ou la Côte d’Ivoire avec le Discop Africa Abidjan, le plus grand marché audiovisuel des pays francophones d’Afrique. Donc, il n’y a pas un modèle, mais il y a plusieurs possibilités de développement.

Quels sont les principaux obstacles pour l’industrie du film en Afrique ?

Il y a des obstacles généraux, par exemple le manque de formation ou le manque d’institutions cinématographiques ou de grandes écoles pour préparer l’avenir. C’est un problème sur tout le continent. Après, il y a aussi le manque de financement. Il y a seulement 8% de tous les États membres qui ont des mécanismes de financements provenant de l’État.

Au Burkina Faso s’ouvre ce week-end le plus grand festival de cinéma du continent africain. Mais, malgré le Fespaco, malgré une politique de soutien aux cinéastes, aux salles et à l’industrie cinématographique, malgré des institutions de formation, une trentaine de sociétés de production, etc., les revenus générés par l’industrie cinématographique et audiovisuelle de ce pays de 27,4 millions d’habitants restent extrêmement modestes avec 2 millions de dollars de chiffres d’affaires et 2 000 emplois directs (et 6 000 emplois indirects). Quelles sont les propositions du rapport de l’Unesco qui pourraient, par exemple, changer les choses au Burkina Faso ?

Nous partons la semaine prochaine au Fespaco où l’on va présenter ce rapport et participer à des réunions avec différentes autorités et plusieurs ministres de la Culture. Une chose qui apparaît évidente est le poids de la piraterie en Afrique. C’est le continent où il y a le plus de piraterie par rapport au secteur formel audiovisuel. Et l’Afrique est aussi le continent avec le moins de salles de cinéma. Il y a un écran pour 787 402 habitants. Là, il y a un problème de circulation des films. Certains pays reconnaissent qu’entre 50% et 75% de leur marché audiovisuel provient de la piraterie qui ne génère justement pas d’entrées dans les salles, et pas de revenus pour les auteurs et les producteurs. C’est un problème très grave. Les revenus ne reviennent pas aux détenteurs des droits audiovisuels. Il y a beaucoup de pays qui ont des lois, mais ils n’arrivent pas à les appliquer. Ces délits ne sont pas punis.

Ernesto Ottone, sous-directeur général pour la Culture de l’Unesco. © Unesco

Le rapport affirme que, aujourd’hui, « le contenu africain a le potentiel de générer des modèles économiques viables, en rupture avec les modèles de financement traditionnels basés sur des subventions », des subventions souvent accordées par certains pays et institutions en Europe. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

Nous n’indiquons pas qu’il faut arrêter les subventions internationales. Nous y croyons et nous continuons à travailler aussi dans cette direction-là. Mais, sans de bonnes législations et administrations et sans les ressources nécessaires pour développer une industrie et des mécanismes adéquats, il va être très difficile à progresser.

Le problème, c’est quand il n’existe pas de force de rétention pour retenir les pouvoirs créatifs en Afrique. Aujourd’hui, vous avez une grande quantité de jeunes talents qui quittent leur pays et n’ont malheureusement aucun moyen pour revenir et développer leurs industries sur le continent. Nous essayons de pousser les États pour qu’ils mettent en œuvre des politiques assurant que cette capacité de création africaine et que les jeunes réalisateurs africains restent en Afrique.

L’Unesco vient de conclure un partenariat inédit avec Netflix  pour « trouver les réalisateurs de demain » en Afrique subsaharienne. Avec leurs courts métrages, les jeunes réalisateurs entre 18 et 35 ans peuvent gagner six prix à 100 000 dollars (25 000 dollars à titre personnel et 75 000 dollars pour réaliser un court métrage qui sera diffusé en 2022 sur Netflix). L’engagement des grandes plateformes (il n’est pas inutile de rappeler que Netflix tout seul prévoit de dépenser 17 milliards de dollars en 2021), est-ce l’avenir du film sur le continent africain ?

Non, je ne dirais pas que c’est l’avenir. Mais c’est un des éléments qui peuvent pousser d’aller vers ce développement qui est en train de se faire. Pendant la pandémie, nous avons compris qu’il faut travailler avec ces grandes plateformes qui, aujourd’hui, ont un intérêt que la créativité se développe sur le continent. Nous, à l’Unesco, nous avons adopté [en 2005] la convention pour la protection de la diversité. Cela peut seulement fonctionner si les connaissances et les savoirs ont une diffusion massive. Aujourd’hui, les grandes plateformes nous permettent de distribuer les contenus africains pour les faire connaître dans le monde entier. Et ces plateformes sont prêtes à investir dans les jeunes talents pour produire du contenu local. Bien sûr que nous trouvons que c’est un bon chemin pour dynamiser ce secteur.

Un chapitre du rapport sur l’industrie du film en Afrique est consacré aux « Nouveaux partenaires : Les États-Unis et la Chine ». À part les plateformes américaines, est-ce le soft power chinois qui va faire progresser le soft power africain dans l’univers cinématographique et du film de demain ?

Aujourd’hui, on voit qu’il y a un investissement très fort dans certains pays d’Afrique de la part des États-Unis et de la Chine, mais il y en a d’autres. Sans doute, cela a produit un effet multiplicateur. Nous pensons que les contrats bilatéraux ou multilatéraux, cela devient fondamental dans le domaine de l’audiovisuel. Toujours sur la base du partage d’expériences. Nous croyons qu’il est plus facile de réunir plusieurs pays ayant des demandes différentes dans l’audiovisuel pour pouvoir créer un écosystème d’une industrie qui peut s’alimenter des spécificités d’un pays à l’autre.

En effet, il y a des appuis de certains pays nord-américains ou asiatiques qui sont très fort en Afrique et qui sont en train de développer des circuits de cinéma, de nouvelles chaînes de télévision et de contenus. C’est un défi pour tous, pour le privé, le public, mais surtout pour la créativité des gens en Afrique.

Le rapport souligne les avantages de la révolution numérique pour l’industrie du film en Afrique. Parmi les éléments positifs, il y a l’émergence d’une nouvelle génération de réalisateurs vivant aujourd’hui avec des revenus générés en ligne par leur travail. Il y a aussi le constat d’une demande croissante dans le monde concernant une plus grande diversité à l’écran. Et surtout, grâce aux plateformes numériques, pour la première fois, les films africains sont visibles dans le monde entier. Pour vous, le numérique représente la chance pour l’industrie du film en Afrique ?

À notre avis, cela permet aujourd’hui une plus grande distribution des contenus, des histoires et des identités. Cela permet à ce continent tellement riche d’être aperçu et reconnu par le monde entier. La diaspora africaine dans le monde est très grande. Elle aussi a besoin d’être reconnue et que les liens soient multipliés. L’Afrique est une des priorités de l’Unesco. Donc, si l’on peut venir en appui, comme on l’a fait déjà depuis une quinzaine d’années [depuis la Charte de la renaissance culturelle africaine, adoptée en 2006, NDLR] pour développer des choses sur le continent, on le fait. Et si c’est le numérique permet de le faire, bien sûr, on sera aux côtés de nos États membres.

Source Rfi 

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